Contribution au Dictionnaire de l’économie solidaire

 

 

Socialisme participatif

 

 

 

Thomas Coutrot

 

 

Les mouvements sociaux contemporains contestent de façon souvent radicale le pouvoir du capital financier. Exigences démocratiques, sociales et écologiques se conjuguent dans le creuset altermondialiste pour (re)mettre à l’ordre du jour la question de la démocratie économique : comment s’opposer à la domination de plus en plus étouffante de la sphère économique capitaliste sur les médias, les institutions et les décisions politiques ? Comment restaurer la prééminence des choix démocratiques sur les intérêts privés ?

 

Ces questions ne sont aucunement nouvelles. Elles ont traversé le mouvement ouvrier et socialiste au cours des deux derniers siècles, et donné lieu à d’innombrables controverses et expérimentations. Les impasses du socialisme étatique et bureaucratique sont devenues évidentes dans les années 70, et plus encore depuis l’effondrement de l’URSS. Mais la pensée socialiste ne s’est jamais réduite à l’étatisme, même si ce dernier y a été historiquement majoritaire. (Par étatisme, on entend ici la tendance à considérer l’Etat comme l’agent principal de la transformation sociale). Les plus féroces critiques, politiques et théoriques, du “ modèle ” soviétique sont venues dès le début du sein même du mouvement socialiste et communiste, Rosa Luxemburg n’étant que l’exemple le plus connu. On a cru – ou on a voulu faire croire - que l’effondrement de ce modèle avait entraîné dans sa chute l’ensemble de la pensée alternative élaborée par le mouvement ouvrier, socialiste, communiste ou libertaire. Comme si deux siècles d’une telle diversité de résistances et d’innovations pouvaient disparaître dans les poubelles de l’histoire sans laisser de traces ; comme si les mouvements sociaux contemporains devaient repartir d’une page blanche.

 

Un enjeu majeur du débat intellectuel aujourd’hui est au contraire de renouer le fil entre les résistances sociales et la tradition critique et démocratique du mouvement socialiste. Au long de l’histoire du mouvement ouvrier les courants associationniste, libertaire, autogestionnaire…, n’ont cessé d’irriguer la pensée socialiste de leurs aspirations radicales à l’autonomie et à la démocratie. Ces courants retrouvent aujourd’hui une certaine vigueur théorique, en particulier dans la littérature économique sur les alternatives socialistes qui foisonne dans le monde académique anglo-saxon. Les actuels mouvements sociaux trouvent plus d’un écho dans certaines de ces réflexions, et pourraient s’y procurer des outils pour reconstruire des alternatives crédibles au capitalisme néo-libéral. La thématique du socialisme participatif pourrait fédérer des pratiques sociales aujourd’hui émergentes mais éclatées, qui trouveraient ainsi une cohérence au moins intellectuelle, sinon encore stratégique.

 

Les “ modèles de socialisme ”

 

De vifs débats théoriques traversent la (petite) communauté académique qui travaille au renouvellement des perspectives socialistes (Andréani, Féray, 1995). Dans cette littérature, on peut distinguer trois familles de modèles: le “ socialisme de marché ”, le “ socialisme électronique ” et le “ socialisme autogestionnaire ” (Coutrot, 2002), ou “ participatif ” .

 

Tous les auteurs partent d’une même prémisse : on ne peut espérer remédier aux impasses démocratiques, sociales et écologiques du capitalisme néo-libéral sans remettre profondément en cause les actuels droits de propriété. Aucun projet de société juste et soutenable n’est possible tant qu’une petite minorité de privilégiés détient l’essentiel du pouvoir économique. Même aux Etats-Unis, pays où les fonds de pension salariaux sont les plus développés, 1% des ménages possèdent 53% des actions, et 10% en possèdent 91% (Henwood, 2003). Les thématiques de “ l’économie plurielle ” ou de “ l’économie solidaire ”, dans la mesure où elles ne contestent pas la structure ultra-concentrée du pouvoir économique du capital mais se contentent de construire des alternatives “ à côté ”, se condamnent à l’impuissance macro-sociale. Une refonte ou une redistribution radicale des droits de propriété sont donc incontournables ; mais à partir de là, les avis divergent.

 

Les auteurs de la première famille proposent des modèles économiques basés sur la propriété privée (éventuellement coopérative), la concurrence et le marché, mais qui se distinguent du capitalisme actuel par une redistribution égalitaire des droits de propriété (une sorte de capitalisme populaire), et des règles institutionnelles empêchant ou limitant de façon drastique la re-concentration du capital (Bowles, Gintis, 1998). Ces modèles ne conservent en réalité de l’idéal socialiste que l’égalitarisme. Ceux de la deuxième famille modélisent au contraire des économies où les marchés sont inexistants ou résiduels, et où la coordination économique est réalisée par la démocratie directe, appuyée sur les nouvelles technologies et Internet. “ L’économie participative ” de M. Albert (2003) supprime même la monnaie. Une étude de ces divers modèles montre que les premiers sous-estiment les effets délétères de la généralisation des logiques marchandes et concurrentielles, pourtant bien perceptibles dans la mondialisation néo-libérale, alors que les seconds négligent les problèmes de coordination, de motivation et d’opacité qui ont contribué à creuser la tombe de l’économie soviétique (Coutrot, 2002).

 

Le socialisme participatif

 

La troisième famille de modèles, ceux du socialisme participatif avec marché, me semble la plus féconde. Dans une économie autogérée (voir par exemple Devine (2002) ou Schweickart (1995)), les travailleurs associés, en liaison avec la société civile et les pouvoirs publics, sont directement engagés dans la gestion des entreprises. Ils (elles) participent à l’élection des dirigeants de l'entreprise, et peuvent à tout moment demander la révocation des élus. Ils discutent des projets de l'entreprise, et se prononcent sur les décisions stratégiques. Ils ne sont toutefois pas les propriétaires du capital, pas plus qu’il n’y a de capitalistes privés pour apporter des capitaux. Ceux-ci doivent être empruntés à des organismes de crédit. Il n'y a donc pas de marché des titres de propriété: personne ne peut acheter, vendre ou posséder une entreprise où travaillent d'autres personnes (bien entendu, des exceptions peuvent être admises pour de petites entreprises). Il n'y a d'ailleurs pas non plus de salariat, ni de marché du travail: seulement des postes de travail entre lesquels peuvent circuler librement des travailleurs qui s’associent alors à des coopératives.

 

Car dans le socialisme participatif, l’autogestion réalise le vieux rêve de l’abolition du salariat. Comme le montrait Marx, un travailleur qui est embauché contre un salaire ne peut maîtriser ni son travail, ni son produit, ni son existence. Il doit se soumettre à des forces hétéronomes : la hiérarchie et (aujourd’hui surtout) le marché. Salariat signifie soumission (subordination en termes juridiques). Un producteur soumis ne peut être un citoyen libre.

 

Dans le régime d’autogestion caractéristique du socialisme participatif, au contraire, les travailleurs embauchent le capital: ils payent aux institutions de crédit un taux d'intérêt fixe pour le capital emprunté, et achètent les équipements et les matières nécessaires pour maintenir la capacité de production et vendre sur le marché. Le revenu de l'entreprise sert d'abord à rembourser les emprunts et à payer les impôts; le solde constitue la rémunération des travailleurs, répartie entre eux selon une échelle démocratiquement décidée. Le rapport capital-travail est ainsi renversé: les travailleurs s'approprient le surplus – moyennant l’obligation de respecter des règles d’ordre public par exemple sur le salaire minimum.

 

Dans ces conditions les principaux facteurs d'efficacité liés aux mécanismes marchands sont conservés: le libre choix des consommateurs, la concurrence des producteurs, leur motivation par la rémunération de leurs efforts. La différence avec le capitalisme est double: l'interdiction de l'autofinancement et de l'appropriation privée du capital, afin de socialiser les décisions d’investissement; l'interdiction d'embaucher de la main-d'oeuvre. Personne ne peut accumuler à titre privé des pouvoirs économiques exorbitants: les riches peuvent percevoir des intérêts sur leur patrimoine ou louer leurs châteaux, mais non utiliser leur richesse pour décider du sort de milliers de salariés. Quant à l'interdiction du salariat, elle signifie que, quand une entreprise recrute, elle doit donner aux nouveaux travailleurs le même statut qu'aux coopérateurs plus anciens; c'est-à-dire partager avec eux le pouvoir de décision (“ une personne, une voix ”) et le fruit du travail commun. L’égalité des statuts et des droits est un puissant stimulant au développement de l’implication et de la créativité de chacun.

 

La socialisation de l’investissement

 

L’autogestion ne peut bien entendu se limiter à l’entreprise. Faute de quoi prévaut la concurrence effrénée entre collectifs de travail et le corporatisme d’entreprise, sources de désagrégation sociale. Mais à la différence des conceptions associationnistes traditionnelles, le socialisme participatif ne repose pas sur le seul pouvoir des producteurs : il articule de façon négociée les pouvoirs des collectifs de producteurs, de consommateurs, de citoyens, de groupes sociaux organisés et de l’Etat.

 

Pour l’illustrer, considérons un ensemble de décisions particulièrement cruciales : celles qui concernent la détermination et l’affectation de l'investissement net. Il s’agit de la clé de tout développement économique, puisqu'il définit de fait les priorités sociales qui vont être satisfaites. Dans le socialisme participatif, l’investissement n’est plus régi par la loi de la valeur, c’est-à-dire dirigé vers les opportunités maximales de profit selon le seul jeu des intérêts égoïstes. Il n’est pas non plus décidé par les seuls collectifs de travailleurs, comme dans les schémas autogestionnaires de type proudhonien. Il est “ socialisé ”, c’est-à-dire soumis à un ensemble de règles organisant la participation de la société civile et des pouvoirs publics.

 

Dans certains modèles (tel celui de la “ planification participative ” de P. Devine), l’investissement net est financé par des fonds locaux, régionaux ou nationaux selon leur destination, fonds eux-mêmes financés par des taxes sur les équipements. L’affectation des ressources résulte de processus de négociation, articulés selon le principe de subsidiarité (chaque niveau supérieur décide seulement ce qui ne peut pas raisonnablement être décidé au niveau inférieur) entre les différents niveaux (national, régional, sectoriel et local). Dans chaque secteur, puis dans chaque entreprise, se déroule un débat annuel entre les parties prenantes concernées, portant sur la répartition des fonds d’investissement destinés par le plan global aux entreprises (établies ou souhaitant entrer sur le marché) du secteur. Les parties prenantes comprennent bien sûr les travailleurs mais aussi toutes les autres collectivités ou institutions concernées.

 

Dans d’autres modèles, ce sont des banques, elles-mêmes autogérées, qui consentent des prêts aux entreprises jugées solvables, avec des taux d’intérêts différenciés selon les secteurs et les entreprises, en fonction de priorités sociales établies démocratiquement, respectant là encore la subsidiarité et la diversité des acteurs. L’essentiel est que les paris individuels des entrepreneurs, nécessairement hasardeux et contradictoires, sont remplacés non par un plan central détaillé, mais par un processus délibératif articulant grandes orientations politiques nationales (et internationales) et décisions locales. Il importe de rappeler que ces décisions ne concernent pas l’ensemble des paramètres économiques, mais seulement les investissements nouveaux.

 

La socialisation de l'investissement signifie que la société peut décider démocratiquement d'orienter ses gains d’efficacité économique vers les fins qu’elle se donne collectivement : il devient infiniment plus probable qu’elle choisisse la réduction du temps de travail, l’amélioration des conditions de travail et la protection de l’environnement plutôt que le productivisme et l’accumulation de richesses privées.

 

Des institutions pour l’émancipation

 

Les modèles participatifs avec marché ne présupposent pas un changement radical de la nature humaine, "l'homme nouveau". Il laissent une large place aux mécanismes marchands, dont l'efficacité tient à l'individualisme des agents économiques qui détiennent l'information économique pertinente. Comme le dit P. Devine, les “ échanges marchands ” peuvent se déployer mais les “ forces du marché ” ne dominent pas le développement social. La dynamique de ces modèles est potentiellement émancipatrice : à la différence des modèles de "socialisme de marché", les institutions centrales de l'autogestion non salariale favorisent la coopération et une dynamique de dépassement des comportements égoïstes. L'égalité et la récompense de l'engagement collectif sont inscrites dans ces institutions, tout comme l'inégalité et l'individualisme sont inhérents aux institutions du capitalisme. Comme le dit J. Stiglitz, “ la nature humaine est endogène ” : l’individualisme exacerbé, l’irresponsabilité sociale et écologique sont en partie un produit de ces institutions, le salariat et la marchandisation généralisée.

 

Le modèle participatif fait prévaloir l'intérêt collectif sur l'intérêt individuel, non pas en réprimant ce dernier, mais en permettant son dépassement progressif par l’apprentissage collectif. Le trait central de ce modèle est la participation effective du plus grand nombre aux décisions économiques : au niveau national avec le débat démocratique sur les priorités du plan ; au niveau local avec le rôle central des associations de producteurs et de consommateurs, et les négociations pour l’affectation des fonds d’investissement. Le budget participatif de Porto Alegre démontre qu’il est possible d’associer des fractions significatives et représentatives de la population aux décisions économiques qui la concernent. Ce qui est possible pour les investissements publics n’a aucune raison de ne pas l’être pour les investissements “ privés ”.

 

La socialisation des marchés

 

La thématique du socialisme participatif intègre l’utilité des marchés comme outils de coordination de l’activité économique. Mais, en accord avec les avancées récentes de la théorie économique, elle admet que les marchés sont des institutions sociales, pas des données naturelles : correctement conçus et investis par l’activité sociale consciente, il peuvent être des lieux de transparence et de libre choix, non plus de manipulation et de monopolisation. D. Elson (1988) a proposé à cet effet deux innovations institutionnelles majeures dans le cadre d’une économie participative et autogestionnaire: une avancée décisive dans le développement de l'accès de tous aux services de base (éducation, santé, communication, logement...), notamment via un revenu social garanti de haut niveau; et un processus de "socialisation des marchés", grâce au développement d'un système sophistiqué de production et de diffusion d’information sur les coûts, la qualité des produits, les impacts écologiques des procédés de production, les marges et les revenus des producteurs. Les consommateurs et leurs organisations sont appelés à jouer un rôle actif dans l’orientation de la production, notamment par l’utilisation de critères sociaux et écologiques dans l’évaluation de la qualité des biens et services. Le “ commerce équitable ” et la “ responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise ” deviennent alors les normes sociales de fonctionnement des marchés, et non des niches concurrentielles comme dans le capitalisme d’aujourd’hui. Ce système s'appuie sur des réseaux d'institutions spécialisées de planification aux niveaux nationale, sectoriel et/ou local, qui édictent des normes de référence.

 

Ces projets d’institutions économiques alternatives ne peuvent évidemment être considérés comme des kits prêts à monter pour les générations futures. Mais la perspective qu’ils ouvrent d’une “ socialisation des marchés ” entre en résonance avec les innovations sociales contemporaines autour de la responsabilisation sociale et environnementale des entreprises, de la consommation responsable et de l’économie solidaire. La thématique du socialisme participatif repose sur la démocratisation des principales décisions économiques et la participation active des citoyens aux différents niveaux, selon le principe de subsidiarité. Elle pourrait stimuler la confrontation de ces approches diverses et, pourquoi pas, favoriser leur synergie. Mon sentiment est qu’une réflexion collective autour de ces perspectives contribuerait à lever un obstacle important à l’essor des mouvements pour la démocratie économique : la résignation à la rationalité économique capitaliste comme seule rationalité globale possible.

 

 

 

 

 

Albert M., (2003), Après le capitalisme, éléments d’économie participaliste, Agone

Andréani T, Féray M. (coord.) (1995), Nouveaux modèles de socialisme, Actuel Marx PUF

Bowles S., Gintis H. (1998), Recasting egalitarianism, The real utopias project, Verso

Coutrot T. (2002), “ Socialisme, marchés, autogestion : un état du débat ”, Séminaire “ Hétérodoxies ”, Matisse, Université Paris 1, Octobre

Devine P. (2002), Participatory planning through negotiated coordination, Science and Society vol. 66-1

Elson D. (1988), "Market Socialism or Socialization of the Market", New Left Review, n°172, Nov/Déc.

Jossa B., Cuomo G. (1997), The economic theory of socialism and the labour managed firm, Edwards Elgar

Henwood D., After the New Economy, The New Press, 2003

Schweickart D. After Capitalism , Rowman and Littlefield, 2002

Stiglitz J. (1991), Whither socialism ?, MIT Press, Cambridge