Relire Le Capital : analyse de forme et de la contradiction

Le concept de la force de travail

 

     En guise de présentation de Relire Le Capital - Marx critique de l’économie politique et objet de la critique de l’économie politique [éd. Page deux, 2003], je partirais d’une indication méthodologique de l’auteur du Capital dans sa préface au Livre I, à savoir que : la « difficulté » essentielle de la lecture de son ouvrage réside dans l’analyse de la valeur, et des autres catégories du capitalisme, en tant que « formes » [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 4]. Marx indique encore que l’économie politique se caractérise par « une absence de sens théorique sur les différences de forme des rapports économiques ». Or, « ce sont justement ces formes-là qui importent uniquement lorsqu’il s’agit de comprendre le caractère spécifique d’un mode de production » [Théories sur la plus-value, t. 1, pp. 91 et 338]

 

     Dans l’analyse de Marx, la forme présente un double aspect.

 

- D’une part la forme renvoie à l’existence d’un rapport social déterminé : les textes du Capital parlent à ce propos de « forme sociale », de « forme économique », de « forme historique » ou encore de « détermination formelle ». Cette forme historico-sociale est à distinguer de la « forme naturelle » des choses, lesquelles ont donc une « double forme » : la forme naturelle, liée au « contenu matériel » de la chose, et la forme sociale qui en manifeste le contenu social, la « substance sociale ». Bien qu'originairement extérieures à la chose, les formes sociales en deviennent la forme essentielle : « Ce sont ces formes qui sont déterminantes pour la richesse matérielle elle-même » [op. cit., p. 338].

 

- D’autre part, la forme est ce par quoi le rapport social s’exprime, se manifeste concrètement : Marx dit qu’elle est sa « forme de réalité », sa « forme d’existence réelle », son « mode d’existence formelle » ou encore sa « détermination existentielle ». En ce sens, les formes économiques matérialisent les rapports sociaux : elles font intervenir les objets comme « supports » du rapport, et les individus comme « porteurs » du rapport. Ici, les formes déterminent la matière en la rendant fonctionnelle, adéquate à leur contenu social.  Selon Marx, il y a « subsomption » des objets et des individus sous le rapport social, subsomption qui est non seulement « formelle » mais encore « réelle » [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 571].

 

     Par ailleurs, cette analyse de forme s’articule, chez Marx, à une analyse de la contradiction comme unité de deux faces opposées et cependant indissociables d’un même rapport, et dans laquelle « l’intelligence positive de l’état de choses existant inclut du même coup l’intelligence de sa négation » [Postface à la deuxième édition, Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 18].

 

      Plus explicitement, entre les termes A et B d’un rapport social, la contradiction désigne deux choses à la fois :

- Dans le rapport social, le terme B tend à être réduit au terme A : il y a subsomption de B  sous A ; B n’existe que comme forme de A, matérialisation de A.

-  Dans le rapport social, le terme B  demeure irréductible au terme A : la subsomption de B sous A n’est jamais totale, ni définitive ; B ne peut jamais se ramener complètement à A ; ne serait-ce que virtuellement, potentiellement, l’existence de B excède, outrepasse toujours sa fonction de forme de A.

 

     Ainsi formulée, l’analyse de forme et de la contradiction est nécessairement abstraite et très générale. Je me propose de l’éclairer par la relecture d’une catégorie du Capital : la force de travail, concept par lequel Marx marque sa différence avec l’économie politique. Je ne présenterais ici que quelques remarques théoriques succinctes, quitte à les développer par la suite dans la discussion, si nécessaire.

 

Remarque n° 1 : La force de travail est une catégorie non pas générale, mais spécifique au mode capitaliste de production.

 

     Dans une lecture traditionnelle, la force de travail désigne « le résumé de toutes les capacités physiques et intellectuelles qui existent dans la corporéité, la personnalité vivante d’un être, et qu’il met en mouvement chaque fois qu’il produit des valeurs d’usage », dans n’importe quelle forme sociale de production [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 188]. Il s’agirait en ce sens d’une catégorie anthropologique. Avec l’objet de travail et le moyen de travail, la force de travail constituerait la catégorie générale des forces productives.

 

     Mais une autre lecture est possible, à partir des textes de Marx qui spécifient le mode de production capitaliste par rapport aux autres formes sociales de production. Le capitalisme se distingue des formes de production qui l’ont précédé en ce que « l’ouvrier cesse de faire partie des conditions de production objectives » [Un chapitre inédit du Capital, p. 77] : « le capital ne s’approprie pas le travailleur » [Manuscrits de 1857-1858, t. 1, p. 436]. Le concept de la force de travail naît de la séparation dans la production capitaliste entre le travailleur et ses facultés physiques et intellectuelles. La force de travail est le concept de cette exclusion du travailleur des conditions capitalistes de production, de sa non-appropriation par le capitaliste. Il s’agit en fait d’une contradiction, puisque le concept désigne une dissociation de la capacité de travailler qui est indissociable du travailleur : « La valeur d’usage que le travailleur offre sur le marché n’existe que comme aptitude, comme capacité de son être physique ; elle n’a aucune existence en dehors de ce dernier » [p. 310]. Parce que le travailleur qui loue sa force de travail y demeure physiquement attaché, ce qu’il vend au capitaliste, c’est bien une soumission personnelle dans le procès de travail.

 

     Par ailleurs, le concept de force de travail apparaît dans l’exposé du Capital avec la constitution de la figure du « travailleur libre » opposée à celle de l’esclave  : « Propriétaire de sa puissance de travail, de sa personne », le travailleur libre se présente comme « quelqu’un d’indépendant » face au propriétaire des moyens de production [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 188 ; Manuscrits 1857-1858, t. 1, p. 403]. Ainsi, la force de travail est-elle le concept d’une dissociation, certes fictive et imaginaire, du travailleur et de ses facultés physiques et intellectuelles, mais qui seule permet au travailleur de vendre sa soumission personnelle au capitaliste tout en affirmant sa liberté en tant que « personne » [p. 230]. En ce sens, la force de travail est une catégorie spécifique au travailleur libre.

 

     La force de travail n’est pas seulement un concept spécifique à la théorie de Marx en regard de l’économie politique qui ne distingue pas le travail de la force de travail. Il s’agit encore d’un concept qui spécifie le mode capitaliste de production par rapport aux autres formes sociales de production qui ne connaissent pas la dissociation entre travailleur et force de travail.

 

Remarque n° 2 : La force de travail n’est pas marchandise, mais elle possède la forme imaginaire d’une marchandise

 

     Dans une lecture traditionnelle, la force de travail est une marchandise et sa valeur, comme celle de toute marchandise, correspond au travail social nécessaire à sa reproduction. La généralisation de la catégorie de la marchandise à la force de travail est ce qui caractériserait le mode capitaliste de production.

 

     Cette lecture laisse de côté toutes les indications de Marx sur ce qui distingue la force de travail de la marchandise proprement dite. Notamment : à la différence de la production des marchandises, la reproduction de la force de travail ne produit pas de valeur. Elle n’engendre aucune valeur nouvelle qui viendrait s’ajouter à celle crée dans la production des marchandises. D’ailleurs, Marx ne mentionne pas que la force de travail est marchandise parce qu’elle résulterait d’un procès de production de valeur. Ce qu’il indique est très différent : « La force de travail ne peut apparaître comme marchandise sur le marché que dans la mesure où et parce que son propre possesseur la met en vente comme marchandise et la vend » [Le Capital, Livre I, 4e éd., p.188]. Par cet échange avec la monnaie, la force de travail acquiert une forme prix, c’est-à-dire une valeur d’échange, bien qu’il n’existe pas à proprement parler de valeur de la force de travail : il s’agit ici d’un « prix non réductible à la valeur » [Un chapitre inédit du Capital, p. 284].

 

     La lecture alternative que je soutiendrais est que la force de travail appartient à une catégorie que Marx a dégagée - dès la Section 1 du Capital - mais sans l’appliquer expressément à la force de travail : celle des objets qui peuvent  « formellement avoir un prix sans avoir de valeur ». Il s’agit de la catégorie des valeurs d’usage qui, telle la terre, « ne sont pas à proprement parler des marchandises », mais peuvent être échangées contre de l’argent par leurs possesseurs, et acquérir par leur prix la « forme de marchandise » [Le Capital,  Livre I, 4e éd., p. 116]. Autrement dit, la force de travail n’est pas une marchandise au sens où elle n’en a que « la forme ». Mais la force de travail n’est pas non plus une non-marchandise dans la mesure où elle possède en commun avec les marchandises la forme prix. Sauf que, dans le cas de la force de travail, on se trouve en présence d’un prix, d’une valeur d’échange qui n’est pas la forme phénoménale de la valeur : il s’agit d’une forme de la valeur que Marx qualifie d’« imaginaire » [p . 116]. Aussi dira-t-on de la force de travail qu’elle a la forme imaginaire d’une marchandise ; qu’elle est, en ce sens, une marchandise fictive, une pseudo-marchandise.

 

Remarque n° 3 : Les normes d’utilisation et la reproduction de la force de travail sont économiquement indéterminées et d’ordre politique

 

     Si la lecture proposée ici est pertinente, alors une rectification de certaines formulations du Capital s’impose. En premier lieu, l’expression couramment utilisée par Marx de « valeur » de la force de travail doit être comprise comme désignant en fait sa « valeur d’échange », son prix. Or parler de valeur d’échange de la force de travail, alors que celle-ci n’est pas valeur, signifie que la forme « cache » un rapport de valeur autre que l’échange marchand [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 116 ]. De fait, comme le relève Marx, ni le salaire nominal, ni le salaire réel n’épuisent les rapports contenus dans la valeur d’échange de la force de travail. Car le salaire se détermine « avant tout » de façon « relative », par son rapport à la survaleur [Travail salarié et capital, p. 33]. Sa détermination renvoie à la partition de la valeur nouvelle crée par la force de travail sociale entre la classe capitaliste et celle des travailleurs salariés : autrement dit, le taux capitaliste d’exploitation. Tel est le « véritable rapport de valeur » que cache la valeur d’échange de la force de travail [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 116]. Ainsi, celle-ci désigne-t-elle une répartition de la valeur ajoutée, avant de désigner la valeur d’échange du panier de marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail.

 

     Il s’ensuit que, à la différence de l’économie politique, il n’existe pas chez Marx de mécanisme économique de détermination de la valeur d’échange de la force de travail : seules existent des « limites » économiques à la baisse et à la hausse du salaire, au-delà desquelles le capital ne peut se reproduire. A l’intérieur de ces limites, « il y a place pour une échelle immense de variations possibles ». Dans ces conditions, le niveau du salaire, comme celui de la survaleur, « n’est déterminé que par la lutte incessante » entre capitalistes et travailleurs salariés : « la chose se réduit à la question du rapports des forces des combattants » [Salaire, prix et profit, p. 107].

 

Cela ne signifie pas que la valeur d’échange de la force de travail se détermine sans aucune référence objective : pour un pays donné et à un moment donné, il existe bien une norme sociale de reproduction de la force de travail historiquement constituée : c’est le « standard de vie traditionnel », résultat du développement des forces productives de la société et des luttes de classes passées [op. cit., p. 106]. Mais c’est toujours le rapport des forces du moment entre classes sociales qui décide du niveau de la valeur d’échange de la force de travail, c’est-à-dire du maintien ou de la modification du standard de vie des travailleurs. Cela apparaît clairement dans l’analyse de la survaleur relative où l’augmentation de la productivité du travail social est une condition nécessaire mais non suffisante de la production de survaleur relative. Car la proportion dans laquelle les gains de productivité se convertissent en survaleur relative ou en accroissement de salaire réel dépend de l’état de la lutte des classes : elle « dépend du poids relatif que la pression du capital d’une part, la résistance des travailleurs, de l’autre, jettent dans la balance » [Le Capital, Livre I, 4e éd., p. 585].

 

     Il n’en va pas autrement des normes sociales d’utilisation de la force de travail que sont la durée et l’intensité de la journée de travail. Cette dernière est « en soi indéterminée » dans sa durée et son intensité : ses limites, qu’elles soient physiques ou sociales, sont de nature « très élastiques et autorisent la plus grande latitude » [Le Capital, Livre I, 4e éd., pp. 258-259]. La « nature » du rapport marchand entre capitalistes et travailleurs salariés ne permet pas de fixer une norme à la journée de travail, c’est-à-dire une limite à la survaleur : les capitalistes sont en droit de réclamer le maximum de la force de travail qu’ils ont achetée, tandis que les travailleurs salariés sont aussi dans leur droit quand ils cherchent à restreindre la survaleur au minimum. Il s’agit d’une antinomie de « droit contre droit » que seule la force, « la violence » peut trancher [pp. 261-262].

 

     Dans ces conditions, le rapport salarial ne peut être que conflictuel, et la soumission du travailleur salarié au capitaliste n’est  acquise qu’au travers de compromis sociaux consacrant l’état momentané du rapport de force entre les deux classes. Ces compromis portent sur les normes d’utilisation et de reproduction de la force de travail qui déterminent le taux d’exploitation capitaliste : il s’agit d’un taux « général » [Le Capital, Livre 3, t. 1, p. 191] et « national » [op. cit., p. 160 ; Livre I, 4e éd., p. 628] d’exploitation. Son caractère général traduit l’existence du capital en général comme rapport de classes, et la formation des normes d’utilisation et de reproduction de la force de travail comme enjeux de la luttes des classes. Son caractère national signifie l’inscription de ces normes sociales dans l’espace de l’Etat-nation et l’institutionnalisation par la législation du travail des compromis périodiques sur lesquelles débouche la lutte des classes. Aussi lit-on dans Le Capital que : « L’histoire de l’industrie moderne nous enseigne que les exigences effrénées du capital ne peuvent être tenues en bride par les efforts isolés d’un ouvrier, mais que la lutte a dû commencer par prendre la forme d’une lutte de classes, et provoquer l’intervention de la puissance étatique » [Manuscrits de 1861-1863, p. 189].

 

     En suivant cette ligne de lecture, l’Etat se révèle être un rapport social constitutif du rapport salarial, lequel est l’unité de deux relations : d’une part, la relation - horizontale - entre les classes sociales ; et d’autre part, la relation - verticale - des classes sociales à l’Etat. Le travail salarié ne peut être conçu comme rapport de classes en l’absence de la relation étatique qui lie ces classes que le rapport oppose. En ce sens, on ne peut penser le capital sans l’Etat.

 

Remarque n° 4 :  Le statut du travailleur libre est d’être non pas simple porteur de force de travail, mais encore citoyen de l’Etat moderne

 

     L’analyse de la force de travail comme forme sociale permet d’éclairer le concept du travailleur libre et son double statut d’individu libre à l’égal du capitaliste. D’une part, le concept du travailleur libre renvoie à la liberté et l’égalité marchandes du travailleur salarié. Il s’agit certes de liberté et d’égalité « formelles » occultant la nature réelle du rapport salarial qui est « inégalité et absence de liberté» [Manuscrits de 1857-1858, t. 1, p. 189]. Il n’en reste pas moins que le travailleur salarié se comporte « en tant que sujet » face au capitaliste, « qu’il conserve sa force de travail en l’aliénant » [p. 404] : on oublie trop souvent - dit Marx - que le travailleur salarié « se trouve posé formellement comme personne, qu’en dehors du travail, il est encore quelque chose pour lui-même » [p. 230].

 

     D’un autre côté, le concept du travailleur libre renvoie à la liberté et l’égalité politiques du travailleur salarié en tant que « citoyen », « membre de l’Etat moderne », tel que l’établit l’analyse de Marx sur la séparation de la société civile bourgeoise et de l’Etat moderne dans ses écrits de 1843-1846 [Critique du droit politique hégelien, p. 131]. La formulation de l’Etat moderne comporte une double proposition pour définir sa nature et caractériser sa forme. D’une part, la nature de l’Etat moderne est d’être un Etat de classe - ce par quoi la bourgeoisie instaure sa domination sociale. D’autre part, la forme de l’Etat moderne est celle d’un Etat de citoyens libres et égaux - la forme démocratie.  Il s’agit d’une condition formelle, au sens où, sans sa forme démocratique, l’Etat moderne ne peut exister et la domination bourgeoise ne peut s’exercer. La lutte entre capital et travail salarié passe par la forme démocratique de l’Etat moderne : elle passe par une « citoyenneté active » [L’Idéologie allemande, p. 211]. C’est ce que mettent en évidence les analyses du Capital où le statut marchand des travailleurs salariés se trouve conditionné par leur statut politique de citoyens, et seule la conquête par les travailleurs de droits politique élargis (droit de vote, droit d’association, droit de grève...) a permis de restreindre le despotisme du capital dans le rapport salarial (durée légale du travail, salaire minimum, normes d’hygiène et de formation...). Aussi, les libertés et institutions politiques constituent-elles, avec les normes sociales d’utilisation et de reproduction de la force de travail - et de façon indissociable -, l’enjeu de la lutte des classes.

     

     En tant que concept spécifique au travailleur libre, la force de travail exprime la contradiction du capital. D’un côté, le capital tend à réduire le travailleur salarié à un simple porteur de force de travail ; à transformer sa force de travail en une pure marchandise ; à subsumer formellement et réellement le procès de travail. Mais d’un autre côté, l’existence du travailleur salarié demeure irréductible à sa force de travail, sauf à nier son statut citoyen ; la marchandisation de la force de travail ne peut jamais aller son terme, sauf à déboucher sur l’esclavagisme ; la résistance et donc l’autonomie du travailleur dans le procès de travail ne peuvent être éliminées, quelles que soient les modalités de subsomption du travail sous le capital. Du moins, c’est ce qu’implique la caractérisation du travailleur salarié comme travailleur « potentiellement », « virtuellement » libre [Manuscrits de 1857-1858, t. 1, pp. 439-440]. Et en ce sens, la négation du capital est bien une tendance du capital.

TRAN Hai Hac, Université Paris XIII, tranh@libertysurf.fr

Les oeuvres citées de Marx se réfèrent aux Editions Sociales et UGE .