TARRIT Fabien

CERAS-OMI LAME

Université de Reims-Champagne-Ardenne

fabien.tarrit@univ-reims.fr

 

 

Un étrange marxisme :

Essai de délimitation des contours du marxisme analytique

 

 

 

 

 

Résumé : Le marxisme analytique est une tentative de renouvellement du marxisme à l’aide d’outils traditionnellement non marxistes, en philosophie (philosophie analytique), en science (positivisme logique), en sciences sociales (individualisme méthodologique). Un certain nombre d’auteurs réunis dans le Groupe de Septembre se sont attachés à étudier ces enjeux. Il s’agit principalement de Gerald A. Cohen, qui a défendu le matérialisme historique sur la base de la philosophie analytique, John Roemer qui a tenté de reconstruire la théorie économique de Marx à l’aide d’instruments néoclassiques, et Jon Elster, qui a interprété le marxisme en termes d’individualisme méthodologique. Le marxisme de choix rationnel est étudié comme un élément important dans le marxisme analytique.

 

 

 

 

Mots-clé : marxisme, matérialisme historique, philosophie analytique, économie néoclassique, choix rationnel

 

 

 

 

 


S’il existe un seul professeur aux Etats-Unis qui enseigne l’économie politique et se dise socialiste, ce professeur est une aiguille que je n’ai pu trouver dans notre botte de foin universitaire [Sinclair 1924, p. 436, traduit par nos soins].

Ces quelques mots d’un universitaire américain dans les années 1920 paraissaient encore d’actualité au cours des années 1970 : Perry Anderson remarquait à la fin des années 1970 qu’il n’avait jamais été produit de « travail majeur en théorie marxiste [bien que] la classe ouvrière soit restée industriellement une des plus puissantes du monde » [Anderson 1979, p. 102, traduit par nos soins]. Quelques années plus tard, Jon Elster « constate […] un fait curieux, l’absence d’un marxisme anglais » [Elster 1981, p. 745]. Les traditions universitaires anglo-saxonnes semblent avoir longtemps éloigné les intellectuels américains et britanniques du marxisme.

Aux Etats-Unis, depuis la fin des années 1970, deux écoles se sont affirmées marxistes ou proches du marxisme : l’école de la Structure Sociale d’Accumulation et celle du Marxisme analytique[1]. La Structure Sociale d’Accumulation est restée limitée aux Etats-Unis, avec parmi ses représentants Gordon, Bowles (qui a par la suite participé aux travaux du marxisme analytique), Kotz, Edwards, Reich… ; elle se penche notamment sur l’intégration des institutions politiques et idéologiques dans la théorie marxiste des crises. Ses préoccupations rejoignent celles de l’Ecole de la Régulation française. Ouverte à d’autres influences théoriques (keynésianisme, institutionnalisme), elle s’est restreinte aux universités américaines.

L’école du marxisme analytique nous intéresse plus particulièrement pour des raisons épistémologiques que nous allons étudier, mais également car ses travaux, qui recouvrent le champ de la connaissance en sciences humaines – économie, sociologie, histoire, philosophie, sciences politiques – ont été massivement diffusés et ont fait l’objet de débats et polémiques relativement importants. Un fait remarquable est que cette école est née à l’aube d’une période marquée par un net regain du libéralisme, particulièrement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne à travers les gouvernements Reagan et Thatcher, et par un essoufflement parallèle du marxisme en tant qu’outil de transformation sociale.

De nombreuses personnes de gauche ont proclamé la mort du marxisme, énonçant que ses concepts centraux et ses arguments théoriques ne permettent pas de comprendre ou de changer le monde. Le marxisme analytique constitue une réponse substantielle à ce défi. [Wright 1989, p. 54, traduit par nos soins].

Cet article a pour objet de tracer le contour du marxisme analytique, de la situer par rapport à son objectif de reconstruire, recycler reconsidérer, reconceptualiser, rajeunir, restreindre, réinterpréter, révolutionner, repenser[2] le marxisme. Bien qu’il soit marqué par sa diversité, le marxisme analytique est uni, non seulement par son objet de recherche, le marxisme, mais aussi par l’utilisation de méthodes universitaires traditionnelles, c’est-à-dire non marxistes. Il s’agit d’un marxisme exclusivement cognitif, un programme de recherche à entrées multiples sans base méthodologique précise, ce qui a donné lieu à de nombreux débats internes. Ainsi l’objet du marxisme analytique est de délimiter le noyau et la périphérie du programme de recherche[3] marxiste, afin de « reconstruire des fragments du marxisme récupérable comme science sociale » [Lock 1991, p. 131]. Nous nous interrogerons sur les résultats théoriques auxquels permet d’aboutir l’utilisation sur le marxisme d’instruments épistémologiques traditionnellement considérés comme contradictoires avec le marxisme.

    Nous allons donc présenter les fondements du marxisme analytique, tenterons de délimiter son contour, de dégager ses spécificités puis nous nous pencherons sur les auteurs considérés comme en constituant le noyau dur (Cohen, Roemer, Elster) ; nous étudierons enfin, avec le marxisme de choix rationnel, la rencontre explosive entre deux paradigmes considérés comme des adversaires irréconciliables.

I. La spécificité du marxisme analytique : le rejet de toute spécificité méthodologique pour le marxisme

1. Une diversité relativement marquée

A partir de septembre 1979, l’année qui suivit la parution de l’ouvrage de Cohen, Karl Marx’s Theory of History: A Defence, des rencontres annuelles eurent lieu sur l’initiative de Jon Elster, Gerald Cohen et John Roemer, avec pour objet l’étude de la théorie marxiste. Le groupe prit alors le nom de Groupe de Septembre, et parfois Non-Bullshit Marxism Group (groupe du marxisme sans foutaises), en référence à leur rejet unanime de la dialectique. Outre Cohen, Elster et Roemer, les auteurs ayant participé au débat sont Pranab Bardhan, Sam Bowles, Robert Brenner, Alan Carling, Joshua Cohen, Andrew Levine, Adam Przeworski, Elliott Sober, Philippe Van Parijs, Erik Olin Wright. Bien que n’ayant pas participé à ces réunions, les auteurs suivants ont des préoccupations qui rejoignent celles du Groupe de Septembre : Michael Albert, Robert Hahnel, Stephen Marglin, David Miller, Richard Miller, GEM de Ste Croix, Hillel Steiner, Michael Wallerstein, Allen Wod.

Le marxisme analytique est notamment marqué par les origines variées de ses auteurs, qu’il s’agisse des origines géographiques, qui sont toutefois limitées au monde anglo-saxon – Cohen est anglais d’origine canadienne, Elster est norvégien et enseigne aux Etats-Unis, Roemer et Wright sont américains, Brenner est anglais… – ou des origines disciplinaires – Cohen et Elster sont philosophes, Roemer est économiste, Wright est sociologue, Brenner est  historien, Przeworski est politologue, Sober est biologiste…

En termes de contenu également, le marxisme analytique se caractérise par sa diversité. Outre leur rejet du holisme, une unité ne se dégage pas naturellement du groupe. Le terme « marxisme analytique », utilisé en séminaire par Jon Elster dès 1980, a été publié pour la première fois en 1986 par John Roemer avec Analytical Marxism. Toutefois ce nom n’est pas utilisé pour la première fois ; l’école du « marxisme analytico-linguistique » s’était constituée en Pologne dans les années 1950[4]. Le marxisme analytique ne s’y rattache pas directement mais ils ont en commun une séparation entre scientificité et éthique. Il existe également une école japonaise portant le nom de marxisme analytique, articulée autour de la formalisation mathématique des œuvres de Marx[5].

Pour Carnap, du premier cercle de Vienne, il était question de reconstruire tous les concepts servant à décrire le monde à partir de concepts logiques simples. La philosophie analytique se propose de décomposer des entités complexes en éléments simples, et d’éliminer les entités superflues, ce qui signifie que toute expression ambiguë doit pouvoir être remplacée par des formes logiques. Elle peut se définir comme « une révolte atomiste contre le holisme hégélien » [Engel 1997, p. 250]. Pour Erik Olin Wright, l’objectif est de

définir une série de concepts abstraits […] puis de spécifier la façon par laquelle ces concepts peuvent être combinés pour générer des catégories plus concrètes de formes sociales [Wright 1994, p. 112].

2. Une définition par défaut

    L’émergence du marxisme est assimilée de façon consensuelle à la publication de Karl Marx’s Theory of History. Cet ouvrage peut en être considéré comme la première expression, quoique partiellement consciente.

La plupart des philosophes analytiques pensent que l’application des critères de clarté et de rigueur auxquels aspire la philosophie analytique suffisent à torpiller les prétentions du marxisme à la grandeur philosophique. Nombreux sont les marxistes montrant leur accord implicite avec cette position en rejetant les critères de la philosophie analytique. Cohen tente de défendre Marx en utilisant les critères analytiques de clarté et de rigueur pour obtenir une théorie défendable de l’histoire à partir des propos de Marx [Singer 1979, p. 46].

    A son origine, le marxisme analytique se définit par ce à quoi il s’oppose, d’où une certaine diversité. Il est vrai qu’il n’est pas évident de distinguer des théories positives ou des principes méthodologiques acceptés par tous les marxistes analytiques, d’autant que certains, comme Van Parijs ou Bowles, se présentent comme non marxistes.

 

- Tous attribuent à Marx un manque de clarté et de rigueur.

[La Préface] qui est à peine plus qu’une esquisse de théorie, a effectivement été figée en dogme, imperméable aux critiques, souvent faciles mais parfois tranchantes, qui lui étaient adressées, et incapable d’élaboration théorique ou même de clarification [Levine, Wright 1980, p. 47, traduit par nos soins].

- Tous privilégient la logique formelle sur la logique hégélienne, c’est-à-dire la logique dialectique, unanimement rejetée en ce qu’elle réduirait l’intelligibilité du marxisme[6].

[L]e marxisme analytique brise toute référence à la dialectique [Hervier 1995, p. 98].

- Tous nient l’existence d’une méthodologie spécifique au marxisme, dont la singularité résiderait dans ses énoncés sur le fonctionnement du monde.

Contrairement à ce qui est généralement admis, des auteurs comme Jon Elster, John Roemer, Adam Przeworski et G.A. Cohen ont soutenu que la spécificité du marxisme ne réside pas dans sa méthodologie, mais dans ses énoncés sur le monde, et que les principes méthodologiques censés distinguer le marxisme de ses rivaux sont indéfendables, si ce n’est incohérents [Levine, Wright, Sober 1987, p. 67-68, traduit par nos soins].

- Tous sont critiques quant à la théorie de la valeur travail et à la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

Je ne connais aucun marxiste analytique, y compris Cohen, qui accepte la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, centrale dans la théorie des crises de Marx, exposée dans le tome III du Capital, et je n’en connais qu’un, Brenner, qui tient toujours la théorie de la valeur travail exposée dans le tome I pour vraie [Callinicos 1987, p. 68, traduit par nos soins].

Toutefois leur objectif reste de construire une théorie scientifique qui puisse être utile pour l’émancipation humaine.

 

    La démarche initiale du marxisme analytique était de réorienter, non pas le contenu du marxisme, mais son corpus méthodologique, afin de lui donner une « nouvelle fraîcheur », une légitimité dont l’héritage hégélien l’aurait privé. En d’autres termes, il est question d’unir les méthodes de la science sociale « moderne » et les concepts centraux de la pensée marxiste classique, tout en faisant l’hypothèse qu’une telle combinaison est réalisable sans dénaturer le contenu des propositions thériques émises par le marxisme.

    En raison de son rejet de la logique dialectique, le marxisme analytique a parfois été considéré comme un marxisme post-hégélien. Toutefois, alors que Marx a conservé une structure dialectique et a rejeté le contenu idéaliste lui étant attribué par Hegel, les marxistes analytiques rejettent à la fois le contenu et la structure de la pensée hégélienne. Il s’agirait donc plutôt d’un marxisme anti-hégélien et post-althussérien, dans la mesure où plutôt que de rechercher la spécificité de la philosophie marxiste[7], les marxistes analytique la resituent dans un courant traditionnel. Le marxisme est considéré comme une science sociale neutre, il peut être reconstruit, sans doctrine sociale unifiée, à l’aide des outils de la philosophie analytique, du positivisme logique, de l’économie néoclassique. En résumé,

l’analyste logique fragmente des totalités complexes en leurs parties constituantes ; le positiviste scientifique essaie de les rassembler [Roberts 1996, p. 71, traduit par nos soins].

Le marxisme analytique se caractérise donc par une remise en cause des fondements méthodologiques spécifiques au marxisme, et s’oppose au marxisme orthodoxe. Face à Lukàcs – « L’orthodoxie en matière de marxisme se réfère exclusivement à la méthode » [Lukàcs 1960, p. 257] – la réponse est hétérodoxe : « Le marxisme ne devrait pas se distinguer des autres pensées sociales par ses outils mais par les questions qu’il pose » [Roemer 1988, p. 76, traduit par nos soins].

 

    A ce sujet Cohen formule trois ensembles de questions, propres à toute recherche scientifique, dans un cadre marxiste :

- « Que voulons-nous ? Quelle […] est la forme de la société socialiste que nous cherchons ? »

- « Pourquoi la voulons-nous ? Quel est précisément le problème avec le capitalisme et qu’est-ce qui est juste dans le socialisme ? »

- « Comment pouvons nous y parvenir ? Quelles sont les implications pratiques du fait que la classe ouvrière dans la société capitaliste avancée est différente de ce qu’elle était, ou de la façon dont elle a été pensée ? » [Cohen 1988, p. xii, traduit par nos soins].

Tout ce qui a été produit par le marxisme analytique tâche de répondre à au moins une de ces trois questions.

3. Une lecture critique de Marx

Il n’est probablement pas un seul dogme du marxisme classique qui n’ait fait l’objet d’une critique insistante lors de ces débats [Elster 1989, p.12].

Leurs travaux sont de plusieurs ordres ; ils recouvrent un champ théorique varié. Il peut s’agir de développements particuliers dans la théorie marxiste [Cohen 2000a, Roemer 1982], d’applications empiriques de concepts marxistes [Wright 1985, Przeworski 1985], d’une reconstruction de ce qu’a écrit Marx [Elster 1989, Levine, Wright, Sober 1992], mais jamais d’exposés canoniques du « vrai » marxisme.

Les livres de cette série ont pour objectif d’illustrer un nouveau paradigme pour l’étude de la science sociale marxiste. Leur approche ne sera ni dogmatique ni purement exégétique. Leur objet sera plutôt l’examen et le développement de la théorie initiée par Marx à la lumière de l’histoire en cours, et à l’aide d’outils de la science sociale et de la philosophie non marxistes. Notre perspective est de libérer la pensée marxiste de méthodes de plus en plus discréditées et de présupposés lui étant largement attribués comme essentiels, et d’établir plus fermement ce qui est vrai et important dans le marxisme [Présentation de Studies in Marxism and Social Theory, traduit par nos soins].

Le marxisme analytique ne considère pas le marxisme comme une théorie générale mais comme un ensemble de théories inégalement liées les unes aux autres.

Un ensemble de théories distinctes, logiquement indépendantes, et d’importance inégale, peut être attribué à Marx [Elster 1978, p. 70, tout est souligné dans le texte, traduit par nos soins].

Ceci a donné lieu à divers débats et reconstructions, tous articulés autour des travaux du Marx dit « de la maturité ». Ainsi le marxisme peut être synthétisé comme une tentative

de préserver le programme de recherche classique (a) en reconstruisant la théorie de l’histoire sur des fondements non hégéliens et (b) en remplaçant la théorie classique de la valeur travail par la théorie contemporaine de l’équilibre général [Carling 1997, p. 770, traduit par nos soins].

En clair il s’agit des travaux de Cohen et de Roemer.

 

Qui sont les marxistes analytiques ?

Nous dégagerons les trois auteurs qui nous paraissent centraux :

ü      Cohen est à l’origine de la constitution du marxisme analytique. Il a construit une défense du matérialisme historique à l’aide des outils de la philosophie analytique et du positivisme logique, comme une succession d’explications causales entre éléments préalablement définis avec précision. Son approche concerne l’analyse logique et linguistique.

ü      Roemer porte une grande part de responsabilité dans les innovations théoriques et il est controversé pour cette raison. Alors que Cohen présente une défense de Marx, Roemer le révise et cherche explicitement à l’adapter aux outils contemporains, en particulier sur la théorie économique (équilibre général, théorie des jeux). Il fait usage des outils méthodologiques néoclassiques pour reconstruire la théorie économique marxiste.

ü      Elster est l’auteur le plus abouti dans ce tournant méthodologique. Ses travaux portent sur les techniques de représentation des choix, des actions et des stratégies des acteurs. Plus généralement il critique tous les aspects de Marx et tente une reconstruction via la Théorie du Choix Rationnel, et il recommande l’adoption de l’individualisme méthodologique, qui ne fait pas l’unanimité parmi les marxistes analytiques.

II. Cohen : Une interprétation du matérialisme historique

    En se détachant du matérialisme dialectique, Cohen a posé les fondements d’un marxisme sans méthode spécifique. Il a étudié la théorie marxienne de l’histoire à l’aide d’instruments classiques de la philosophie – philosophie analytique – et de la science – positivisme logique, tentant ainsi de renouveler la façon de penser le marxisme.

Cohen et ses acolytes ont traversé la frontière supposée infranchissable entre marxisme et courant académique en théorie sociale [Callinicos 1987, p. 3].

1.     Un accueil favorable dans les universités anglo-saxonnes

    Dans Karl Marx’s Theory of History, Cohen utilise les méthodes de la philosophie analytique pour une défense du matérialisme historique.

Ce livre défend le matérialisme historique [avec] ces critères de clarté et de rigueur qui distinguent la philosophie analytique du vingtième siècle [Cohen 2000a, p. xi].

De la sorte, Cohen a ouvert au marxisme les portes du monde universitaire anglo-saxon, atténuant les réticences de plusieurs universitaires radicaux s’en étant écartés en raison du prétendu manque de rigueur de la dialectique marxiste. Cet ouvrage a reçu un accueil favorable parmi les universitaires anglo-saxons, en particulier ceux qui allaient devenir ses confrères marxistes analytiques. Il suffit pour s’en persuader de citer Elster et Roemer.

Avec son livre vigoureux et rigoureux, dont chaque page mérite des commentaires passionés, [Cohen] nous a conduit dans un lieu que nous ignorions. L’atmosphère que nous y respirons n’est pas l’atmosphère stagnante des interminables discussions scolastiques qui ont failli ruiner le marxisme. C’est l’air des montagnes. Il est rare mais on voit clair et loin [Elster 1981, p. 756].

 

Le livre de Cohen a fait ce qui n’avait jamais été fait auparavant : il a défini la théorie du matérialisme historique comme un ensemble de théorèmes suivant un ensemble de postulats, et il a soumis la validité des postulats et des inférences en résultant à un examen rigoureux, qui est devenu la marque de la philosophie analytique [Roemer 1994, p. ix, traduit par nos soins].

Il a servi de point de convergence et d’impulsion pour les réunions du Groupe de Septembre. C’est d’un consensus plus que d’une évidence scientifique qu’il est devenu le document fondateur du marxisme analytique.

La théorie de Marx son ensemble n’est pas strictement monolithique, et les parties robustes peuvent être sauvegardées en supprimant les parties défaillantes. Un tel énoncé est dorénavant soutenu avec force par le travail de G.A. Cohen sur de vastes aspects du projet théorique de Marx [Carling 1984-1985, p. 408, traduit par nos soins].

En revanche il reste à ce jour relativement méconnu en Europe occidentale – il n’est traduit ni en français ni en allemand – dans une période où le marxisme est relativement peu présent dans le monde anglo-saxon. Nous constaterons que l’importance accordée à cet ouvrage tient moins à ses propositions théoriques, qui ne sont pas inédites, qu’aux modes d’exposition et de défense utilisés par l’auteur :

- Il n’utilise pas de vocabulaire spécifique.

- Il porte une attention particulière à la formulation des phrases.

- Il se fixe pour objectif d’écrire avec simplicité et clarté.

2. Le matérialisme historique articulé par des thèses

    Cohen a réalisé un travail détaillé de lecture de la Préface de Contribution à la critique de l’économie politique [Marx 1957]. Il a isolé un élément du corpus marxiste, le matérialisme historique, afin d’en faire une analyse conceptuelle. Nous pouvons remarquer que Cohen ne soutient pas l’ensemble du corpus marxiste puisqu’il énonce dans le même ouvrage que

[l]es thèses de la théorie de la valeur travail ne sont pas présupposées ni impliquées par aucune des affirmations contenues dans ce livre [Cohen 2000a, p. 423, traduit par nos soins]

et par ailleurs que

la théorie de la valeur travail n’est pas adaptée à l’accusation d’exploitation portée contre les capitalistes [Cohen 1979, p. 338, traduit par nos soins].

Reste que l’effort de clarté de rigueur, en plus d’être un principe que tout chercheur est tenu de respecter, est ici au centre de la construction intellectuelle de Cohen.

    Pour Marx, l’histoire est la conjonction de plusieurs éléments : elle est l’histoire du développement des forces productives, l’histoire de la lutte des classes et l’histoire d’hommes agissant selon leurs propres fins. Cohen a tenté d’articuler ses énoncés à l’aide de ses instruments, dans un but déclaré, relancer et renouveler le débat sur le marxisme. Il s’appuie sur un certain nombre d’énoncés qu’il extrait de la Préface :

[D]ans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés […] rapports de production qui correspondent à un degré de dévelopement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale. […] A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […]. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l’énorme superstructure. […] Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société [Marx 1957, p. 4-5, tout est souligné par nous].

Il dégage un certain nombre de concepts – « production sociale », « rapports de production », « forces productives matérielles », « structure économique », « formes de conscience sociale », « superstructure juridique et politique », « base économique » – qu’il regroupe en trois ensembles – forces productives, rapports de production et superstructure – dont il dégage les interactions.

    Il articule sa défense autour de deux thèses :

- La Thèse du Développement affirme que les forces productives tendent à se développer à travers l’histoire. Un tel énoncé repose sur des hypothèses concernant la nature (rareté) et l’homme (rationalité, intelligence).

- La Thèse de la Primauté énonce que les forces productives détiennent une primauté explicative sur les rapports de production, et secondairement que la base économique détient une primauté explicative sur la superstructure. En d’autres termes, les forces productives sélectionnent les rapports de production leur permettant de se développer, et la base sélectionne la superstructure lui permettant de se stabiliser.

    La Thèse de la Primauté peut être énoncée sous la forme d’un modèle déductif-nomologique :

Le niveau de développement des forces productives détermine quels rapports de production pourraient permettre le développement des forces productives

    ET

Les rapports de production qui permettent le développement du pouvoir productif existent parce qu’ils permettent le développement du pouvoir productif

    DONC

Le niveau de développement des forces productives explique la nature des rapports de production.

3. Un déterminisme technologique ?

    L’analyse de Cohen a été critiquée pour déterminisme technologique. Il a notamment été accusé d’opposer l’activité scientifique, technique, objective à l’activité politique, consciente, subjective, c’est-à-dire la lutte de clases, et de privilégier la première. Il présenterait ainsi une approche téléologique selon laquelle l’histoire tendrait vers une fin irrémédiable. Pour Marcus Roberts,

il semble tout-à-fait approprié de qualifier l’interprétation par Cohen de la théorie de l’histoire de Marx comme étant déterministe technologique : pour lui la préoccupation de ‘l’homme’ pour le développement technologique est le déterminant ultime du ‘cours de l’histoire humaine’ [Roberts 1996, p. 234, traduit par nos soins].

En effet pour Cohen le développement de la connaissance est au cœur du développement des forces productives, à tel point qu’

à son étape la plus élevée, le développement des forces productives se confond avec le développement de la science [Cohen 2000a, p.45, traduit par nos soins].

En d’autres termes, il n’étudie pas les possibilités de transformation de la rationalité en action Bien qu’il ait cherché à se détacher du structuralisme althussérien[8], son interprétation reste marquée par cet héritage, notamment en considération de la place relativement faible laissée à l’action humaine. Il a été accusé de ne pas interroger l’existence de capacités de classe aptes à transformer la structure sociale lorsqu’elle entrave le développement des forces productives. Il paraît supposer une croissance simultanée de l’intérêt pour le changement social et de la capacité de classe pour ce changement. Pour Levine et Wright, Cohen

ne parvient pas à la compréhension de la spécificité du rôle des contraintes structurelles dans la formation des capacités de classe [Levine, Wright 1980, p. 68, traduit par nos soins].

Il semble défendre une « théorie de l’inévitabilité historique » [Wright, Levine, Sober 1992, p. 53, traduit par nos soins], un « marxisme de choix transhistorique » [Roberts 1996, p. 81, traduit par nos soins] et pourrait être accusé de téléologie pour cette raison. Il prétend éviter cet écueil à l’aide de l’explication fonctionnelle, selon laquelle la présence d’un élément dans un ensemble est expliquée par les fonctions qu’il remplit dans cet ensemble. Ce mode d’explication donnerait une scientificité à l’énoncé de Cohen.

4. Un recours original à l’explication fonctionnelle

Pour Cohen

[l]es explications marxiennes centrales sont fonctionnelles [donc] [l]es énoncés centraux du matérialisme historique sont des explications fonctionnelles [Cohen 1982, p. 27, traduit par nos soins],

c’est-à-dire que

la structure économique a pout fonction de développer les forces productives [Cohen 1980,    p. 129, traduit par nos soins]

et que

[l]a superstructure [a] pour fonction de stabiliser la structure économique [Cohen 1982,         p. 29, traduit par nos soins].

Ce serait donc parce que les rapports de production affectent le développement des forces productives que leur existence est fonctionnelle pour ce développement. L’explication fonctionnelle est nécessaire à Cohen pour articuler la Thèse du Développement et la Thèse de la Primauté. Il n’est pas fonctionnaliste, en ce qu’il ne défend pas l’explication fonctionnelle en soi, mais comme mode d’explication pour le matérialisme historique.

Je n’associe pas le matérialisme historique et l’explication fonctionnelle parce que je soutiens l’explication fonctionnelle et par conséquent elle serait nécessaire au marxisme. J’ai commencé par un engagement pour le marxisme, et mon attachement à l’explication fonctionnelle résulte d’une analyse conceptuelle du matérialisme historique [Cohen 1982,      p. 33, traduit par nos soins].

Par ailleurs l’explication fonctionnelle n’est pas propre aux sciences sociales, puisque de nombreuses explications biologiques sont fonctionnelles. Elle est une loi de conséquence dans laquelle les conséquences sont explicatives par leur caractère favorable à l’organisme spécifié. C’est donc d’un point de vue méthodologique que Cohen a innové, en faisant ce qui n’avait jamais été fait, du moins explicitement : une utilisation de l’explication fonctionnelle pour défendre le matérialisme historique. Il estime que, dans le cadre de la philosophie analytique, seule l’explication fonctionnelle peut sauver le marxisme de son absorption dans le courant dominant, marqué par l’hégémonie de l’individualisme méthodologique.

Il n’existe pas de construction alternative tenable des énoncés du matérialisme historique… si ma défense échoue, alors le matérialisme historique échoue. Par conséquent si j’ai tort, le coût sera considérable pour le marxisme [Cohen 1980, p. 129, traduit par nos soins].

Jusqu’au milieu des années 1990, Cohen ne s’est pas revendiqué du marxisme analytique, dans la mesure où le but de son livre n’était vraisemblablement pas de former une école de pensée, mais avant tout de défendre le matérialisme historique. Avant cette période, une des rares occasions où Cohen a employé le terme marxisme analytique est la suivante.

J’appartiens à une école de pensée qui a été nommée marxisme analytique [Cohen 1990,        p. 363, traduit par nos soins].


III. Une reconstruction de la théorie de l’exploitation

    Roemer a procédé à un examen critique de la théorie de la valeur, de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, sur lequel il s’est ensuite appuyé pour redéfinir la théorie de l’exploitation à l’aide de la théorie des jeux. Il a remplacé la nature du processus de travail par la propriété différentielle des ressources productives, a établi un rapport analytique et non nécessaire entre classe et exploitation, ainsi qu’une équivalence entre marché du travail et marché du crédit, a exploré les formes d’exploitation pouvant exister en URSS.

    Son œuvre sur le marxisme s’articule autour de trois ouvrages : sur les fondements de la théorie économique marxiste [1981], sur l’exploitation et le matérialisme historique [1982], sur l’articulation entre les deux premiers et la philosophie normative [1988].

1.     Une prise de distance supplémentaire

    Il a estimé que dans la mesure où ils sont vieux d’un siècle, les outils marxistes ne sont pas compatibles avec la science sociale contemporaine. De même que la science physique a oublié Galilée, de même que la microéconomie contemporaine n’est pas smithienne, toute science qui hésite à oublier ses fondateurs serait dégénérescente et le marxisme devrait oublier Marx. Il est en rupture explicite avec l’existence d’une spécificité méthodologique pour le marxisme.

Je reformulerai le défi en un langage pouvant être facilement compris par les étudiants contemporains dans ces domaines, de manière à ce qu’ils n’aient pas à batailler avec les singularités linguistiques et logiques du discours marxiste. Il me paraît dommageable que ces singularités apparaissent dans une bonne partie du débat marxiste moderne, puisqu’elles dissuadent inutilement ceux qui ne partagent pas ces idées d’en prendre connaisance [Roemer 1988, p. 7, traduit par nos soins].

Il reconnaît que l’approche qu’il défend n’est pas marxienne pour trois raisons :

- Son analyse n’est pas explicitement historique.

- Les concepts qu’il utilise ne sont pas explicitement de Marx.

- Aucune référence n’est faite aux textes de Marx en soutien à son argumentation.

Se référant à Paul Lafargue[9], et surtout s’appuyant sur les travaux de Michio Morishima[10], Roemer s’est fixé pour objectif de donner au marxisme le statut de science à l’aide des mathématiques. Il définit le marxisme comme un modèle hypothético-déductif, c’est-à-dire un ensemble de postulats et de théorèmes soumis à examen. Il estime que les marxistes ont souvent été victimes d’erreurs fonctionnalistes ; c’est pourquoi il a cherché à établir que des fondements micro sont compatibles avec le marxisme.

[L]e manque d’une analyse microéconomique peut conduire au fonctionnalisme. Sans rechercher le mécanisme par lequel les décisions sont prises et les actions mises en œuvre, il est facile de commettre l’erreur d’affirmer que ce qui est bon ou nécessaire pour la préservation de l’ordre économique prévaut [Roemer 1981, p. 114, traduit par nos soins].

Son approche est en termes d’équilibre.

Nombre d’arguments marxistes classiques ont été révisés, car je pense qu’ils sont faux. C’est le cas de la baisse du taux de profit. […] Le marxisme que je présente ici est articulé par les outils économiques contemporains, c’est-à-dire l’économie néoclassique [Roemer 1981,        p. vii, traduit par nos soins][11].

Il l’explique ainsi :

Ne connaissant aucune autre méthode, j’utilise la méthode de l’équilibre [Roemer 1981, p. 1, traduit par nos soins].

Il le justifie de la manière suivante :

Il est évident que nous adoptons les méthodes inaugurées par les théoriciens ani-marxistes, et alors, pourquoi donner au diable les meilleures armes ? [Roemer 1986, p. 192-193, traduit par nos soins]

2. Une déconstruction de la théorie de la valeur travail

Un objectif de mon analyse est de montrer que ceux qui sont intéressés par les idées politiques et sociales mises en avant par le marxisme ne devraient pas emprunter la voie détournée et trompeuse de la théorie de la valeur travail [Roemer 1988, p. 9, traduit par nos soins].

Généralisant le théorème marxien fondamental énoncé par Morishima – une exploitation positive est une condition nécessaire et suffisante pour que le système ait une capacité de croissance positive aussi bien que pour garantir des profits positifs aux capitalistes – Roemer défend l’énoncé selon lequel n’importe quelle marchandise peut être exploitée et donc jouer le rôle de la force de travail. A cette fin, il formule un théorème généralisé d’exploitation des marchandises : il existe un profit si et seulement si chaque marchandise produite possède une propriété d’exploitabilité lorsqu’elle est utilisée comme numéraire pour le calcul de la valeur incorporée. Il distingue par exemple le taux d’exploitabilité de la force de travail (surtravail par unité de force de travail / quantité de travail nécessaire à la reproduction de cette unité) et le taux d’exploitabilité du maïs (surplus de maïs par unité de maïs / quantité de maïs nécessaire à la reproduction de cette unité). Il prétend que Marx a choisi comme numéraire la force de travail pour des raisons normatives d’une part (il s’agit d’une marchandise inaliénable qui tient compte des rapports entre les hommes car tous en sont dotés), pour correspondre au matérialisme historique d’autre part (l’histoire est l’histoire de la lutte des classes), mais pas pour des raisons scientifiques.

    Il envisage la théorie de la valeur travail de Marx d’un point de vue microéconomique, prenant en compte le travail de chaque individu ou de chaque classe, et pas le travail socialement nécessaire comme moyenne du travail social. Il a pour objectif de reconstruire les conclusions de la théorie marxienne de la valeur indépendamment d’une théorie des valeurs travail individuelles. S’appuyant sur les positions de Morishima [1973] et de Steedman [1977], il considère que les différences qualitatives entre plusieurs types de forces de travail conduisent à leur incommensurabilité, d’où l’impossibilité d’obtenir une théorie de la valeur travail. Semblant ne pas tenir compte de la distinction entre travail concret et travail abstrait, Roemer est conduit à affirmer que la théorie de l’exploitation doit être construite indépendamment du concept microéconomique des valeurs travail individuelles.

La théorie néoclassique de l’équilibre a été utilisée afin de reconstruire les concepts marxistes de façon à les débarrasser de ce qui est à mes yeux la principale faiblesse de l’analyse marxiste, à savoir la théorie de la valeur travail [Roemer 1988, p. 172, traduit par nos soins].

Estimant impossible de déterminer la valeur de façon objective, Roemer inverse la causalité valeur-prix, faisant dépendre la valeur du prix.

La valeur ne peut pas être définie avant l’opération du marché [Roemer 1981, p. 203, traduit par nos soins].

Là encore il reprend les conclusions de Morishima, selon lesquelles Marx aurait confondu le système des prix établi par la concurrence et le système des valeurs correspondant aux quantités de travail nécessaires à la production. Roemer estime également que l’hypothèse du salaire de subsistance, indispensable selon lui à la théorie de la valeur travail[12], est tautologique, et remplace une théorie « spéciale » du salaire de subsistance par une théorie « générale » du salaire « lutte de classes ».

Une fois ce remplacement effectué, la motivation implicite de Marx d’utiliser la théorie de la valeur travail comme théorie de l’échange, à un certain niveau d’abstraction, est abandonnée [Roemer 1981, p. 114, souligné dans le texte, traduit par nos soins].

Sans cette hypothèse de subsistance, Roemer estime nécessaire d’apporter une justification normative au concept d’exploitation.

3. Une réfutation de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit

    Contre la tendance fonctionnaliste selon laquelle tout ce qui est bon ou tout ce qui est nécessaire à la mort d’un système prévaut – comme ce serait le cas pour les contradictions structurelles du capitalisme – Roemer soutient que Marx formule sa position, en particulier dans le tome III du Capital, en termes microéconomiques. Cela signifie qu’il est nécessaire de rechercher le mécanisme de prise de décision ou de mise en œuvre des actions.

L’exploration des « fondements micro » du comportement économique semblant être, aux yeux de nombreux marxistes, une méthodologie néoclassique (et donc interdite), il doit être précisé que ce n’est pas le cas [Roemer 1981, p. 114, traduit par nos soins].

Par exemple, la baisse du taux de profit serait un phénomène macroéconomique résultant du comportement concurrentiel d’unités économiques atomisées. Afin de maximiser leur profit individuel, les capitalistes substituent du capital au travail, ce qui conduit à l’augmentation de la composition organique du capital, et donc à la baisse du taux de profit. Roemer considère que cette théorie est un déterminisme technologique. Le « dogmatisme » de la hausse de la composition organique du capital et de la baisse du taux de profit aurait empêché un développement créatif du marxisme. Ainsi il distingue des considérations techniques et des considérations sociales. Reprenant les résultats d’Okishio [1961], il estime qu’en permettant une hausse du taux d’exploitation, le progrès technique parvient à surcompenser la hausse de la composition organique du capital et donc à contrecarrer la baisse du taux de profit. Par conséquent il serait impossible de considérer la baisse du taux de profit comme une caractéristique structurelle du capitalisme.

Il a été démontré ici que si le taux de profit diminue dans le cadre du capitalisme concurrentiel, ce doit être dû à une augmentation du salaire réel [Roemer 1981, p. 108, traduit par nos soins].

Il apparaît que cet aspect est l’un des rares éléments théoriques sur lequel tous les marxistes analytiques s’accordent.

4. Une transformation de la théorie de l’exploitation

Il sépare l’analyse scientifique des questions normatives au profit des secondes.

J’ai choisi de me concentrer sur la question de l’équité, aux détriments d’une analyse de l’efficacité, parce que je crois que ce sont les perceptions et les idées sur la justice qui sont au cœur du soutien ou de l’opposition de la population envers un système économique [Roemer 1988, p. 3, traduit par nos soins].

Ainsi, en séparant une conception technique et une conception éthique de l’exploitation, il se rapproche des théories radicales contemporaines en philosophie politique, tout en évacuant l’aspect scientifique objectif de l’exploitation, qui repose sur la théorie de la valeur travail. Pour Roemer, la théorie de l’exploitation est mieux conçue comme une théorie normative.

4.1 L’exploitation sans travail

    A partir de ces reconstructions, Roemer a élaboré une théorie générale de l’exploitation, dont la théorie de l’exploitation capitaliste constitue un cas particulier. Distinguant échange de travail coercitif (esclavagisme, féodalisme) et échange de travail non coercitif (capitalisme et socialisme), il a étudié comment un même processus d’exploitation est possible dans les deux cas. Sa théorie a pour objectif d’expliquer ce qu’il considère comme un rapport d’exploitation dans les Etats « socialistes » – URSS et satellites – et qui lui apparaît comme une anomalie dans la théorie marxiste. Cela le conduisit à énoncer que, pour une théorie de l’exploitation valide, il est nécessaire de relâcher l’hypothèse de propriété privée des moyens de production. Ainsi les causes institutionnelles de l’exploitation marxienne seraient l’existence de marchés concurrentiels et la propriété différentielle des moyens de production, plutôt que l’expropriation directe du travail. Dans un cadre de propriété différentielle des moyens de production, un régime de marchés concurrentiels suffirait à produire exploitation et classes, sans échange de travail nécessaire.

    Sur les traces de Morishima, il a donc cherché à construire une théorie de l’exploitation indépendamment de la théorie de la valeur travail et a envisagé l’exploitation comme un processus d’optimisation. Dans une économie de subsistance, un agent est exploité s’il travaille plus de temps qu’il ne lui est socialement nécessaire pour produire un panier de subsistance, il est exploiteur s’il travaille moins de temps qu’il ne lui est socialement nécessaire pour le produire. Il démontre par la suite que l’exploitation existe dans le capitalisme, non pas par définition, mais parce que les capitalistes travaillent moins que le temps de travail socialement nécessaire, alors que les ouvriers et les paysans travaillent plus que le temps de travail socialement nécessaire. Il peut exister une exploitation sans échange de travail, ni accumulation de richesses, ni production de surplus, ni transfert de plus-value. Il est donc possible d’établir l’existence d’exploitation sans rapport de classe.

Mon objectif est de construire un modèle tel que les classes sont déterminées de façon endogène par optimisation individuelle [Roemer 1982a, p. 110-111, traduit par nos soins].

De même, les agents étant dotés de façon différentielle en force de travail, il serait possible d’une part que des producteurs matériellement aisés soient exploités, si par exemple leur force de travail est relativement riche et bien rémunérée mais pas à hauteur de la valeur des marchandises incorporées dans leur travail, d’autre part que des producteurs matériellement peu aisés soient exploiteurs pour la raison inverse. Par conséquent, au lieu d’un rapport immanent entre classe et exploitation, il s’agit d’un théorème devant être prouvé, le principe de correspondance classe – exploitation : ceux qui optimisent en vendant leur force de travail sont exploités, ceux qui optimisent en embauchant de la force de travail sont exploiteurs. Roemer remplace le surtravail par l’existence de rapports de propriété différentiels, et affirme que l’exploitation peut logiquement exister sans échange de travail.

Notre formulation de l’exploitation capitaliste en termes de théorie des jeux est incontestablement supérieure à la formulation marxienne en termes de plus-value : elle est indépendante de la théorie de la valeur travail [Roemer 1982a, p. 20, traduit par nos soins][13].

L’exploitation est donc conditionnée par la dotation initiale en rapports de propriété.

    Cette approche lui permet de déboucher sur le théorème de l’isomorphisme, où le marché du capital (« île du marché du crédit ») possèderait les mêmes fonctions que le marché du travail (« île du marché du travail »). Les rapports d’exploitation seraient identiques sur les deux marchés. Ils pourraient exister par l’intermédiaire de l’échange de marchandises et des classes pourraient aussi bien exister sur un marché du crédit que sur un marché du travail. Il suffirait que la coercition se situe au niveau des rapports de propriété plutôt qu’au niveau des rapports de production, qui seraient d’une importance secondaire. Ainsi, les questions d’exploitation ne seraient pas liées par nature au marché du travail. Roemer en conclut la chose suivante :

Si l’exploitation du travailleur est un concept important, il l’est pour des raisons normatives – en ce qu’il est un indicateur d’injustice – et non parce que l’exploitation de la force de travail est la seule source de profit [Roemer 1988, p. 54, traduit par nos soins].

4.2 Exploitation et matérialisme historique

    Roemer a cherché à établir une correspondance entre le matérialisme historique et la théorie de l’exploitation qu’il défend. Il revendique explicitement la continuité de Cohen :

Par chance, la période récente a connu une renaissance du travail analytique sur le matérialisme historique ; une mention spéciale doit être accordée à l’énoncé et la défense du matérialisme historique d’une incroyable clarté par Cohen [Roemer 1982a, p. 54 traduit par nos soins].

Admettant que le développement économique est lié à la nature des rapports de production, il associe à chaque mode de production une forme d’exploitation. Il conceptualise la notion d’exploitation socialement nécessaire et applique son modèle général à plusieurs types d’exploitation : féodale, capitaliste et socialiste, l’exploitation capitaliste correspondant à l’exploitation marxienne (sans contrainte apparente), l’exploitation féodale correspondant à l’exploitation néoclassique (avec contrainte apparente).

Toute transition révolutionnaire remplit la tâche historique d’éliminer la forme associée d’exploitation [Roemer 1982a, p. 21, traduit par nos soins].

Il énonce plusieurs spécifications des règles de retrait, correspondant à chaque forme d’exploitation, c’est-à-dire à chaque jeu, à savoir l’exploitation féodale, l’exploitation capitaliste et l’exploitation socialiste. En évoluant de féodale à socialiste, une société traverse et élimine plusieurs formes d’exploitation, c’est-à-dire plusieurs formes de rapports de propriété.

- Le féodalisme correspond aux formes d’exploitation féodale, capitaliste et socialiste.

- Le capitalisme correspond aux formes d’exploitation capitaliste et socialiste.

- Le socialisme correspond à la forme d’exploitation socialiste.

Chaque révolution a pour fonction d’éliminer la forme appropriée d’exploitation, et l’élimination du capitalisme est une condition nécessaire mais non suffisante au « libre développement de tous et de chacun ». La révolution communiste éliminera l’exploitation socialiste vers l’établissement de la règle « à chacun selon ses besoins ».

    De la sorte, aucune raison objective ne pousse à privilégier le travail comme numéraire, et la raison immédiate est le lien avec le matérialisme historique, qui énonce que l’histoire est une succession de luttes de classes.

Il est certain que le matérialisme historique nous pousse à construire une théorie qui considère que les peuples sont exploités, et non le maïs, comme programme de recherche plus efficace [Roemer 1982a, p. 284].

Ainsi, il serait impossible de justifier la théorie de la valeur travail indépendamment du matérialisme historique, par conséquent la théorie de la valeur travail ne serait pas valide comme théorie objective. Pour Roemer, l’autonomie des théories de la valeur est une mystification.

IV. Elster : une interprétation de Marx en termes d’individualisme méthodologique

    La lecture de Marx offerte par Elster présente l’originalité de tester le marxisme avec les outils de la théorie du choix rationnel. Cet auteur est lié à la tradition anglo-saxonne en sciences sociales, accordant la primauté explicative aux actes intentionnels ; l’individu est au cœur de l’analyse. Alors que Cohen présente une défense du matérialisme historique, que Roemer élabore une reconstruction de la théorie de l’exploitation, Elster présente une interprétation et une critique sans concession de chacun des aspects de l’œuvre de Marx. Il est troublant de constater qu’il ne procède pas à une lecture de Marx mais à un décryptage. Il procède surtout par allusions : Marx « voulait dire », « on peut déduire cette idée », « Marx songe de toute évidence », « ce que Marx avait à l’esprit »… [Elster 1989, resp. p. 338, 352, 353, 364].

    Il sépare la théorie de Marx en une théorie économique et une théorie de l’histoire, elle-même subdivisée en une théorie de l’histoire économique (la relation entre forces productives et rapports de production) et une théorie de la lutte de classes. Bien qu’il paraisse plus critique que Roemer, et à plus forte raison que Cohen, à l’égard de la théorie marxiste classique, il revendique également un héritage de ce dernier.

Maintes idées que je crois de mon cru sont en réalité nées en sa compagnie [Elster 1989,        p. 14].

Des divergences ont opposé Elster et Cohen, en particulier sur des questions méthodologiques, notamment un débat entre individualisme méthodologique et explication fonctionnelle, mais elles se situent dans le cadre délimité de la philosophie analytique.

1. Une méthodologie non dialectique

    Elster prête au marxisme

un hégélianisme superficiel, un scientisme naïf, un manque de falsifiabilité et une forte préférence pour la supposition par rapport à l’argumentation [Elster 1989, p. 14].

Il considère que la principale contribution de Marx à la méthodologie des sciences sociales est l’idée générale des conséquences non intentionnelles d’actes intentionnels, c’est-à-dire les effets émergents.

[I]l est de peu d’importance qu’on désigne cette méthode du nom de dialectique [Elster 1989, p. 78].

Il refuse d’accepter la méthodologie marxiste comme un ensemble, et il considère que Marx a utilisé plusieurs modes d’explication, qu’une partie de ses travaux est inspirée de l’individualisme méthodologique, notamment la théorie des crises exposée dans le tome III du Capital. Il affirme que Marx était anti-téléologique sur cet aspect. En revanche, il estime que Marx a également eu recours à l’explication fonctionnelle, en particulier dans sa philosophie de l’histoire, qui ne chercherait qu’à justifier une explication en fonction des conséquences favorables à l’avènement du communisme (ce qui est souhaitable est possible et inévitable) ; il aurait donc été téléologique sur ce point. C’est dans ce cadre que s’est engagée une riche discussion entre Cohen et Elster, au début des années 1980, peu de temps après la parution de Karl Marx’s Theory of History, entre une défense par le premier de l’explication fonctionnelle pour le matérialisme historique [Cohen 1980, 1982], et un plaidoyer par le second en faveur de l’individualisme méthodologique en général [Elster 1980, 1982]. Ce débat peut être formulé de la manière suivante : pour expliquer le marxisme, et le matérialisme historique en particulier, dans le cadre de la philosophie analytique et du positivisme logique, quelle est la méthode appropriée ?

2.     Une critique de l’explication fonctionnelle

    Visant à se situer à l’intérieur du cadre marxiste, Cohen s’approprie l’explication fonctionnelle et l’utilise pour défendre la théorie de l’histoire de Marx, en interne. En revanche, Elster critique l’explication fonctionnelle pour critiquer le marxisme, de façon externe. Il condamne le fonctionnalisme comme étant une caractéristique de « l’ineptie des choix méthodologiques de Marx et du marxisme » [Elster 1985, p. 627]. Le matérialisme historique est caractérisé de conception technologique de l’histoire, de théorie désincarnée. Il reproche au marxisme

de n’avoir pas intégré la lutte des classes et le développement des forces productives. […] On ne trouve pas trace d’un mécanisme par lequel la lutte des classes encourage l’essor des forces productives [Elster 1989, p. 429].

Il envisage la contradiction entre forces productives et rapports de production comme une contradiction parmi d’autres ; il est vrai que le danger d’une interprétation superficielle du matérialisme historique serait de penser que les rapports de production disparaissent automatiquement à partir du moment où ils sont obsolètes, sans lutte sociale ou politique. Cohen a effectué une analyse interne du matérialisme historique, en recherchant un mode explicatif pouvant le soutenir. Hors matérialisme dialectique, il a eu besoin de l’explication fonctionnelle pour éviter l’incohérence. Elster a élaboré une critique externe, semblant assimiler explication fonctionnelle et matérialisme dialectique (on trouve cet amalgame chez Lange 1962), fonctionnalisme et hégélianisme, auxquels il oppose individualisme méthodologique, explication intentionnelle et théorie des jeux. Il considère que l’explication fonctionnelle est arbitraire, n’importe quoi pouvant être invoqué pour justifier le capitalisme[14], ambiguë sur la distinction entre court terme et long terme, et surtout incohérente, par manque d’acteur intentionnel pour justifier les effets positifs à long terme.

    C’est dans ce contexte que Cohen soutient que le matérialisme historique en est à l’étape lamarckienne de son élaboration, et Elster de commenter :

Si Marx fut le Buffon du marxisme, Cohen est son Lamarck ; attendons le Darwin [Elster 1981, p. 754].

Elster accuse la position de Cohen d’être primitive en termes de philosophie des sciences, il la qualifie de vérificationnisme naïf, à l’image du cercle de Vienne, alors que lui-même serait plus proche d’une position poppérienne consistant à rechercher des infirmations. De fait, il conclut que le marxisme n’est pas scientifique car non réfutable. Sa défense de l’explication causale – intentionnelle a pour but précis de constituer une justification pour l’individualisme méthodologique et pour la théorie des jeux. On peut ainsi dégager, parmi les marxistes analytiques, des post-positivistes autour d’Elster, et des post-althussériens autour de Cohen.

    Au terme de ce débat, Cohen articulait le matérialisme historique par une explication causale fonctionnelle non intentionnelle, et Elster affirmait que l’individualisme méthodologique et l’explication fonctionnelle ne sont pas incompatibles, à condition d’attribuer des mécanismes implicites à celle-ci afin d’expliquer pourquoi des événements ont lieu. Ainsi disparaît l’opposition entre explication causale et explication fonctionnelle, la seconde étant un sous-ensemble de la première. Il est donc possible d’affirmer qu’Elster adopte la même approche que Cohen, mais avec une différente forme de spécification.

3.     Pour une théorie individualiste de l’histoire

    Elster prête à Cohen une vision téléologique de l’histoire, lui reproche son manque de clarté – notamment une confusion entre forces productives et rapports de production. Il évoque un « embrouillamini conceptuel » [Elster 1989, p. 404] en ce que le matérialisme historique présente à la fois une explication téléologique (les rapports de production non productifs disparaissent) et une explication causale (les forces productives sont la cause des rapports de production). Ainsi Elster dénonce l’explication fonctionnelle pour téléologie, en qu’elle conduirait, dans ce cas particulier, à une philosophie spéculative de l’histoire. Il propose donc de rejeter cette théorie de l’histoire qui ne tiendrait pas compte des individus, dans la mesure où la contradiction entre forces productives et rapports de productives ne serait pas une motivation suffisante pour l’action révolutionnaire. Le fait que les forces productives aient besoin à un moment donné de nouveaux rapports de production pour la poursuite de leur croissance optimale serait une explication ad hoc. Par exemple, Marx célébrait le capitalisme comme agent inconscient du progrès historique, suggérait un mécanisme à ce progrès – la poursuite des intérêts particuliers – mais serait incapable d’expliquer les raisons de la coïncidence entre intérêt individuel et progrès historique. Marx n’aurait fait que remplacer le Dieu de Leibniz et l’Esprit de Hegel par l’Humanité. Ainsi, Elster évoque « des intentions désincarnées, des actions en quête d’acteur, des verbes sans sujet » [Elster 1989, p. 157]. Il reproche à Marx de ne pas avoir expliqué le rôle médiateur de la lutte des classes dans la contradiction entre forces productives et rapports de production. En cela, Elster estime nécessaire une réflexion sur les fondements micro de l’action collective. De toute évidence, il porte la conclusion suivante :

Il n’est plus possible aujourd’hui, moralement ou intellectuellement, d’être marxiste au sens traditionnel [Elster 1989, p. 711].

V. Le marxisme de choix rationnel : une rencontre explosive

    Le marxisme de choix rationnel se fixe pour objectif d’utiliser la théorie du choix rationnel, traditionnellement employée pour justifier le capitalisme, comme un outil de critique anti-capitaliste. Une telle démarche a été comparée à celle adoptée par Marx à l’égard de l’économie politique classique.

N’est-ce pas ce qu’a fait Marx dans Le Capital en subvertissant l’économie politique classique de son époque pour en tirer des conclusions anti-capitalistes ? [Carling 1990, p. 107, traduit par nos soins]

1.     Cohen dépassé par la théorie des jeux

De nombreux auteurs critiques de Cohen, parmi les marxistes analytiques, ont rejeté le matérialisme historique comme théorie générale de l’histoire. Toutefois l’hypothèse de rationalité posée par Cohen est suffisamment imprécise pour avoir servi de justification au marxisme de choix rationnel. Ainsi, nombre d’auteurs se sont tournés vers une analyse du mode de production capitaliste, en particulier de la formation et de l’action des classes. Ce terrain-là est propice à l’utilisation de la théorie des jeux.

[L]es questions du matérialisme historique doivent faire référence aux formes spécifiques de la lutte de classes, et […] une compréhension de telles luttes est apportée par la théorie des jeux [Roemer 1982b, p. 513, traduit par nos soins].

Contrairement à ce qui a été affirmé à plusieurs reprises, le marxisme analytique n’est pas un marxisme de choix rationnel, mais le marxisme de choix rationnel est un sous-ensemble majeur du marxisme analytique. Cette confusion peut s’expliquer par le fait que le terme « marxisme analytique » n’est apparu qu’avec l’établissement des fondements du marxisme de choix rationnel, et la publication de Analytical Marxism [Roemer 1986].

    C’est notamment contre l’utopie et l’irresponsabilité attribuées par Elster et Roemer au marxisme orthodoxe des Deuxième et Troisième Internationales que fut élaboré le marxisme de choix rationnel. Ils reprochent à ce marxisme sa méthode dialectique, ainsi que le collectivisme méthodologique et le fonctionnalisme qu’ils lui attribuent, et qui seraient empruntés à Hegel. Au-delà d’Althusser, ils condamnent farouchement le renversement hégélien. Ainsi, le collectivisme méthodologique donnerait une indépendance ontologique aux sujets collectifs, des lois de développement ayant une importance explicative supérieure à celle des individus, ce qui correspondrait une intentionnalité désincarnée, à une téléologie. Ils considèrent par ailleurs que la logique formelle est violée par la dialectique, qui obscurcirait la compréhension.

    La neutralité méthodologique que revendique la philosophie analytique, ainsi que les lacunes octroyées à l’explication fonctionnelle, peuvent donc aboutir à la recherche de fondements micro-économiques pour le marxisme. A travers le marxisme de choix rationnel, le marxisme est privé de son objectif, qui est de comprendre le fonctionnement social dans ses déterminations historiques. Toutefois, il peut être considéré comme un effet émergent de la défense analytique de Cohen. Celui-ci est incontestablement un défenseur du matérialisme historique, un opposant à la théorie néoclassique, et il n’avait aucune intention de servir de modèle au marxisme de choix rationnel, mais les limites de son élaboration résident dans les présupposés méthodologiques qu’il assume pleinement et dont il n’imagine probablement pas les conséquences. En laissant des brèches dans son explication, notamment en ne cherchant pas à justifier la Thèse du Développement, s’exposant ainsi à l’accusation de déterminisme technologique, il a permis à ses détracteurs de s’y engouffrer et d’accumuler ses manques à des lacunes propres au marxisme.

2.     Une place centrale à l’acteur individuel

La théorie des jeux est pour Elster nécessaire au marxisme en ce qu’elle seule serait en mesure d’expliquer les mouvements de la lutte des classes. Contrairement à Cohen qui envisage la lutte des classes comme l’expression de l’interaction entre forces productives et rapports de production, il ne donne de primauté explicative qu’aux actions des agents individuels. Ceci peut être considéré comme une révolution scientifique dans le programme de recherche marxiste.

Je suis persuadé que nous devrions entièrement adopter l’approche en termes de théorie théorie des jeux por comprendre les phénomènes économiques, et nous devrions limiter le rôle des modèles de production à la spécification des rapports techniques constitutifs des contraintes des modèles de jeu. […] Je pense que cette procédure est une innovation révolutionnaire dans la méthode marxiste [Przeworski, p. 302, 306, traduit par nos soins].

« Ce » marxisme s’articule autour de l’idée qu’une partie des travaux de Marx, à savoir certains éléments du Capital et des travaux qui l’ont préparé, se fonde les principes de l’individualisme méthodologique. La théorie des jeux est utilisée pour analyser les processus d’interaction sociale :

- Un état social donné dépend des actions choisies par les individus.

- Une structure sociale ne détermine pas entièrement les actions individuelles.

- Les individus choisissent les actions menant aux meilleurs résultats.

- Les individus considèrent les autres individus comme des acteurs rationnels.

Si Mrs Jones devient ouvrier, ce n’est pas parce qu’elle a été dirigée de la sorte par une norme internalisée; elle devient ouvrier parce qu’elle a choisi de devenir ouvrier. Telle est la révolution apportée par Roemer dans le concept marxiste de classe [Przeworski 1982, p.309-310, traduit par nos soins].

Ainsi l’acteur rationnel constitue une structure incarnée, en ce qu’il représenterait les lois de l’histoire universelle, la logique transhistorique du développement. En termes de matérialisme historique, le féodalisme était une entrave au développement des forces productives en ce qu’il décourageait la prise d’initiative individuelle, alors que le capitalisme, dans une logique de concurrence, conduit à la spécialisation, l’innovation, l’accumulation.

Les résultats du marxisme de choix rationnel sont relativement importants :

- Le matérialisme dialectique est remplacé par l’individualisme méthodologique et l’économie néo-classique.

- La théorie de la valeur travail est inadaptée à l’exploitation.

- Les rapports de production sont inadaptés à la formation de classe.

- Les intérêts des capitalistes peuvent être compatibles avec ceux de la classe ouvrière.

Conclusion : vers le bond normatif

    Il est affirmé que la spécificité du marxisme est substantielle, et non méthodologique. Toutefois, une telle approche a conduit les auteurs à renoncer à certains éléments théoriques du marxisme. En complément à la théorie des jeux, les discussions s’articulèrent autour de questions normatives qui permettraient d’énoncer la supériorité du socialisme sur le capitalisme. Comme nous l’avons vu chez Roemer, l’exploitation est considérée comme un problème moral, ce qui éloigne la théorie de l’exploitation de toute explication scientifique du capitalisme comme système social spécifique. Ainsi en partant d’une tentative de renouveler le marxisme, le marxisme analytique aboutit à une théorie de la justice sociale, ce que John Roemer exprime sans équivoque, en affirmant qu’il

n’est pas évident de trouver des différences entre les marxistes analytiques et des philosphes non marxistes tels que Dworkin, Rawls et Sen [Roemer 1986, p. 191, traduit par nos soins].

La séparation entre positif et normatif déjà esquissée par Cohen dans Karl Marx’s Theory of History, et le contexte historique se prêtant à une assimilation entre la disparition de l’Union Soviétique et une mort du marxisme, a ouvert la voie à des questions normatives. Cette irruption du normatif chez Cohen fut théorisée dans ses deux derniers ouvrages, Self-Ownership, Equality and Freedom puis dans If You’re an Egalitarian, How Come You’re So Rich?

Faute de pouvoir déterminer l’optimum ‘objectif’, le ‘marxisme analytique’ est acculé au grand saut vers l’impératif éthique [Bensaïd 1995, p. 180].

 

 

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

 

ANDERSON P. [1979], Considerations on Western Marxism, Schoken Books, Londres, 1979, Pp. 125.

BENSAÏD D. [1995], Marx, l’intempestif, Fayard, Paris, 1995, Pp. 416.

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[1] Pour une étude comparative, cf. Dumasy, Rasselet 1999.

[2] Tous ces mots ont été employés dans la littérature marxiste analytique.

[3] William Shaw a évoqué un « programme de recherche socio-scientifique » [Shaw 1986, p. 209, traduit par nos soins].

[4] Pour plus d’informations, cf. Skolimowski 1967, Nowak 1998.

[5] Pour une synthèse, cf. Takamasu 1999.

[6] Un tel énoncé rejoint l’approche de Frege – 1er cercle de Vienne – selon laquelle une théorie est analytique lorsqu’elle part de définitions et est contredite par sa négation ; une logique est éternellement vraie, et la dialectique contraire à la logique.

[7] Althusser se fixe pour objet de « rechercher quel type de philosophie correspond le mieux à ce que Marx a écrit dans Le Capital […] ce ne sera pas une philosophie marxiste : ce sera une philosophie pour le marxisme » [Althusser 1994, p. 37-38].

[8] « Lire le Capital m’a paru pour une bonne part dangereusement vague. Il est peut-être regrettable que le positivisme logique, avec son insistance sur l’activité intellectuelle, n’ait jamais atteint Paris » [Cohen 2000a,    p. x, traduit par nos soins].

[9] « Une science n’est développée que lorsqu’elle a atteint la capacité d’utiliser les mathématiques » [1891,        p. 13, traduit par nos soins].

[10] « [J]e crois que nous devons reconnaître en Marx un économiste mathématicien » [1975, p. 694].

[11] A comparer avec Morishima : « Ce livre a pour objet un réexamen de la pensée de Marx à la lumière de la pensée économique contemporaine » [1973, p. 7, traduit par nos soins]. Il évoque un développement dialectique entre économie marxienne et économie traditionnelle.

[12] A comparer avec Morishima : « A supposer chaque travailleur payé au niveau de subsistance (hypothèse de base chez Marx) » [1975, p. 698].

[13] A comparer avec Morishima : « L’économie de Marx peut acquérir la citoyenneté en théorie économique contemporaine en se séparant de ses racines, la théorie de la valeur travail » [1973, p. 94, traduit par nos soins].

[14] « Tout dans une société capitaliste correspond nécessairement aux besoins d’accumulation du capital » [Jessop, cité dans Elster 1982, p. 460].