Congrès Marx International IV

 

« Guerre impériale, guerre sociale »

 

 

29 septembre au 2 octobre 2004

 

Université Paris X-Nanterre

 

Actuel Marx

 

 

 

 

 

 

 

Appropriation de l’intelligence par le capitalisme

ou sortie de crise avortée du capitalisme contemporain ?

 

 

Jean-Marie Harribey

            

http://harribey.u-bordeaux4.fr

 

harribey@u-bordeaux4.fr

 

 

 

 

 

 

 

version 3 octobre 2004

 

L’instauration d’un nouveau régime d’accumulation à dominante financière, favorisée par le tournant néo-libéral des politiques économiques depuis la fin des années 1970, peut être interprétée comme l’imposition d’un mode de captation de la valeur entre les mains des groupes financiers les plus puissants et, derrière ceux-ci, de la classe sociale détentrice des droits de propriété. L’augmentation du taux de plus-value, obtenue par la pression du chômage et de la précarité, la flexibilisation, l’intensification du travail et le recul relatif des salaires par rapport à la productivité du travail, eut pour résultat de faire baisser dans tous les pays la part de la masse salariale dans la valeur ajoutée. Cette modification du rapport de forces social permet au capitalisme de tenter un nouveau bond en avant pour tirer parti des nouvelles techniques et du progrès de l’ensemble des connaissances. La privatisation des services non marchands, de la protection sociale et l’appropriation des ressources naturelles et des connaissances constituent désormais des objectifs vitaux pour donner de nouveaux espaces à la valorisation capitaliste. Mondialisation, marchandisation et appropriation forment un triptyque caractéristique des transformations du capitalisme actuel.

Sommes-nous pour autant entrés dans un capitalisme post-industriel, voire cognitif, comme le suggèrent certains travaux de recherche ? La loi de la valeur de Marx est-elle rendue caduque parce que l’information et la connaissance constituent aujourd’hui des composantes essentielles des forces productives ? La connaissance peut-elle être détachée de la force de travail ? En un mot, la force de travail est-elle évincée comme source de la valeur ? Nous ne le pensons pas. Loin de remettre en cause le rapport de domination du capital sur le travail, les mutations actuelles sont le signe de la difficulté du capitalisme à faire du savoir, qui est potentiellement un bien public, un capital. La socialisation de la production et de la transmission de connaissances entre en contradiction ouverte avec leur appropriation privée.

Le présent texte prolonge les hypothèses et les propositions émises dans deux précédents travaux. Le premier[1] distinguait nettement le champ de la production de valeur pour le capital et celui ou du travail social était employé de la richesse sociale non marchande. Le second[2] examinait de manière critique les thèses du capitalisme cognitif pour conclure à la pertinence de la loi marxienne de la valeur pour analyser les transformations et les contradictions du capitalisme contemporain.

Nous voudrions insister ici sur deux choses. Premièrement, la loi de la valeur peut parfaitement rendre compte de l’incorporation du bien « connaissance » dans le processus productif dès lors que le capital réussit à se l’approprier. Deuxièmement, il n’est pas certain qu’il y parvienne pour la raison essentielle que l’extension du droit de propriété privée s’arrête aux frontières de l’esprit humain : en effet, il n’y a pas de savoir qui puisse être extrait de la tête de ceux qui le portent, le transmettent et le développent. D’où l’enjeu des luttes sociales sur les biens communs de l’humanité.

 

1. Valeur et connaissance

La théorie de la valeur de Marx n’a cessé d’être rejetée depuis son origine. Sa mort fut maintes fois annoncée, déclarée, et ce par quelques-uns des plus grands noms que compte la « science économique », de Böhm-Bawerk à Samuelson, en passant par Schumpeter. Situant la source de la valeur pour le capital dans l’exploitation de la force de travail, elle ne pouvait manquer de soulever hostilité et dénégations de la part de théoriciens qui ne faisaient pas mystère de leur adhésion aux finalités du capitalisme et à sa régulation par le marché. Les difficultés méthodologiques de la transformation des valeurs en prix de production avaient donné l’occasion de récuser en bloc la théorie de la valeur et de l’exploitation ainsi que l’ensemble de la critique des rapports sociaux capitalistes qui en découlait. Mais la théorie de la valeur de Marx avait également été rejetée dès la fin du XIXe siècle au sein même du mouvement marxiste ou apparenté, sous l’impulsion de Bernstein et Bortkiewicz. Le renouvellement de la théorie des prix de production apporté par Sraffa[3] avait suscité dans les années 1960-70 un nouvel intérêt pour cette discussion qui s’était soldée par un divorce entre néo-ricardiens affirmant l’inutilité des valeurs par rapport aux prix et marxistes maintenant les deux champs théoriques de la valeur et des prix[4].

             Aujourd’hui, le problème de la transformation se résout mal ou bien par rapport aux vues de Marx. Il se résout mal si l’on adopte la solution de Seton et Morishima fondée sur la notion de salaire réel, valeur d’un panier de marchandises, la force de travail étant une marchandise semblable aux autres. Cette solution ne permet pas en effet de retrouver la double égalité posée par Marx entre somme des valeurs et somme des prix d’un côté et somme des plus-values et somme des profits de l’autre. De plus, elle rend inutile la connaissance des valeurs-travail pour calculer les prix obtenus à partir de la seule matrice des coefficients techniques de production.

Le problème se résout bien par rapport aux intuitions de Marx si l’on adopte la solution proposée séparément par Gérard Duménil et Duncan Foley et reformulée par Alain Lipietz[5]. Cette fois-ci, la force de travail n’est pas une marchandise comme les autres et le salaire est monétaire. Celui-ci se définit comme la fraction de la valeur ajoutée que les salariés arrachent dans la lutte des classes et sa fixation ne dépend pas des prix de production. Il en résulte que le taux d’exploitation de la force de travail et donc le salaire, prix de la force de travail, ne subissent pas la transformation, et, par suite, de l’hypothèse somme des valeurs nettes = somme des prix nets de production, on tire la conclusion que somme des plus-values = somme des profits et que le taux de profit dépend du taux de plus-value et de la composition organique du capital exprimée en prix de production.

La théorie de la valeur de Marx, dont le but essentiel, rappelons-le, n’est pas de fournir une théorie des prix mais une théorie du profit, c’est-à-dire une théorie des rapports sociaux capitalistes, pourrait être considérée comme achevée car la condition nécessaire et suffisante du  capital est parfaitement établie : il faut et il suffit que le taux d’exploitation de la force de travail soit positif. Mais le débat rebondit. Et il rejaillit par un tout autre biais. Ce n’est plus la méthodologie de Marx qui est incriminée, ni la logique interne de la loi de la valeur, ce sont ses conditions historiques de validité. La loi de la valeur fondée sur le travail social n’aurait plus cours dans le capitalisme contemporain marqué par l’irruption d’une troisième révolution technique dans laquelle la connaissance deviendrait la principale force productive de valeur en lieu et place de la force de travail, l’une étant bien sûr déconnectée de l’autre pour les besoins de la démonstration. Cette thèse constitue l’ossature principale des théorisations d’un capitalisme appelé « cognitif ». La valeur trouverait sa source dans un ailleurs de la production, essentiellement en amont de celle-ci et, par extension, dans tous les actes de la vie hormis… le travail. Le paradoxe est tel que la valeur disparaîtrait mais serait partout : aussi bien notre temps de chômage que notre respiration, nos émotions, nos amours, méditations, réflexions seraient créateurs de valeur. Ces thèses oscillent entre l’évanescence de la loi de la valeur et l’extension abusive de la notion de création de valeur.

La clarification de cette question est d’autant plus nécessaire que, parallèlement à la révolution technique qu’il impulse, le capitalisme bouleverse les rapports sociaux pour leur donner une configuration susceptible de lui procurer un champ de valorisation nouveau et, pourquoi pas, quasi infini. Ainsi, la libéralisation accompagnant le régime d’accumulation financière mondial s’attaque aux services non marchands, aux systèmes de protection sociale (santé et retraites) et tente de parachever la révolution bourgeoise du droit de propriété en étendant celui-ci aux ressources naturelles vitales (eau et air notamment) et aux connaissances qui seront demain à la base de l’activité économique. La mise en pièces de la sphère non marchande et le recul de la sphère de la gratuité se font, d’une part, au prétexte du parasitisme des activités publiques non marchandes, et, d’autre part, au nom d’une mauvaise allocation des ressources si elles sont exemptes de droits de propriété. Nous avons cherché à réfuter ailleurs les assertions aussi brutales que dénuées de rigueur scientifique sur le soi-disant caractère improductif du travail employé dans des activités non marchandes pour au contraire démontrer que, primo, si ce travail-là ne produit pas de valeur pour le capital, il n’en produit pas moins de la richesse, et que, deuzio,  la richesse représentée par les ressources naturelles et intellectuelles doivent échapper à la valorisation capitaliste[6]. Nous en donnons un résumé succinct ici.[7]

Les thèses du capitalisme cognitif affirment que : « C’est donc le capital, sa logique d’accumulation, qui impulse, comme on l’a vu précédemment, le processus d’accumulation des connaissances et fait que le travail n’est plus la source de la valeur, et que le temps de travail cesse d’être sa mesure ; par conséquent la valeur d’échange cesse d’être la mesure de la valeur d’usage. […] Autrement dit, face à l’émergence de la connaissance, la théorie marxienne de la valeur ne tient plus. »[8] Nous pensons cette affirmation non fondée pour trois séries de raisons. Premièrement, à cause d’une confusion, souvent un amalgame, entre richesse et valeur ou valeur d’usage et valeur. Deuxièmement, à cause d’une confusion entre la valeur et les conditions de production de la valeur, qui renvoient à une mauvaise interprétation de la dialectique entre forces productives et rapports sociaux de production. Troisièmement, à cause d’une confusion entre valeur et loi de la valeur qui empêche de voir que l’accumulation du capital entraîne une tendance à la dégénérescence de la valeur mais non une tendance à une dégénérescence de la loi de la valeur, c’est-à-dire non une dégénérescence du critère du travail social à l’intérieur de la loi.

La difficulté théorique mise en avant par les théoriciens du capitalisme cognitif tient moins dans un problème de mesure de la valeur que dans l’imputation de la création de valeur à tel ou tel secteur, à telle ou telle catégorie de travailleurs. Elle est levée si l’on raisonne à l’échelle de la société : la valeur est créée collectivement et sa mesure en est donnée par la somme de travail globale ; ensuite, savoir comment elle se répartit en fonction des rapports de forces est une autre histoire. Mais la loi de la valeur, telle qu’on peut la formuler à travers un modèle correct de prix de production, peut parfaitement rendre compte des contradictions de la reproduction du capital et des réallocations de l’équivalent monétaire du travail vivant sur l’équivalent monétaire du travail global.

Retenons les hypothèses suivantes correspondant à la solution de la transformation des valeurs en prix de production qui fut proposée la première fois il y a plus de vingt ans par G. Duménil : le salaire est le prix social de la force de travail qui résulte d’un rapport de forces et qui est défini comme une fraction de la valeur ajoutée nette ; le salaire est d’abord monétaire et non réel, ce qui signifie que sa fixation ne dépend pas des prix de production, contrairement au salaire réel.

Connaissant 1) la matrice A des coefficients techniques comprenant à la fois le travail mort accumulé dans les moyens matériels de production et la part des connaissances humaines que le capital a réussi à s’approprier et qui est donc du capital consommé comme tel pour être valorisé, 2) le salaire monétaire de l’unité de travail w égal à une part de la valeur ajoutée nette, 3) le vecteur l des fractions de la quantité globale de travail vivant employées à produire une unité de chaque marchandise, et 4) en posant l’un des prix égal à 1, on obtient simultanément le taux de profit r et le vecteur p des prix de production :

p = (1 + r) wl[I - (1 + r) A ]-1.

             L’équivalent monétaire d’une unité de travail global (EMT), c’est-à-dire mort et vivant, est le rapport du prix de la production (PP) et de la quantité totale de travail global utilisé (T).

             L’équivalent monétaire d’une unité de travail vivant (EMTV) – et non pas le salaire – est le rapport du prix du produit net (PPN) et de la quantité totale du travail vivant utilisé (TV).

             Il n’y a aucune raison pour que ces deux équivalents coïncident sauf si le rapport du prix de la production au prix du produit net est égal au rapport de la quantité de travail global à la quantité de travail vivant ou bien est égal au rapport de la quantité de travail mort à la quantité de travail vivant. En notant en outre le prix des moyens de production PMP et le travail mort TM, leur coïncidence signifierait :



             Or ces égalités entre l’équivalent monétaire du travail vivant, celui du travail mort et celui du travail global correspondraient à une intensité capitalistique (ou une composition organique du capital) égale dans toutes les branches, situation à laquelle Ricardo avait cherché en vain un substitut qui fut inventé de toutes pièces par Piero Sraffa[9] avec la marchandise-étalon.

Le rapport EMTV/EMT qui est dans la réalité toujours différent de 1 mesure le coefficient de réallocation de l’équivalent monétaire du travail vivant sur l’équivalent monétaire du travail global. Lorsque ce coefficient est supérieur à 1, la valeur ajoutée nette enregistrée ou récupérée (et non pas créée) dans une branche est supérieure à l’équivalent monétaire du travail global qui lui est incorporé ou, ce qui est identique, l’équivalent-travail global incorporé dans cette valeur ajoutée nette est inférieur à l’équivalent-travail vivant de la valeur ajoutée nette. Une fraction de la valeur ajoutée nette semble issue d’autre chose que du travail vivant : le profit miraculeux ne viendrait pas de l’exploitation et la théorie de Marx serait donc fausse. Cette illusion est le propre de l’abstraction du travail qui n’est que l’expression de la loi de la valeur dont Marx eut la remarquable intuition même s’il ne la formula pas correctement.[10] La théorie de la valeur, dite théorie de la valeur-travail, est une théorie des rapports sociaux. On peut même dire que la valeur est un rapport social.

L’importance grandissante du savoir humain dans le processus productif peut très bien s’intégrer dans la théorie marxienne de la valeur, à condition de concevoir celle-ci comme une théorie macro-sociale. Il suffit pour cela de distinguer le processus social de création de la valeur et celui d’appropriation ou de captation opéré à l’échelle capitaliste individuelle.

On sait depuis Ricardo et Marx que les prix ne reflètent pas les contenus de travail concret incorporé. On sait aussi, parce que cela fut ensuite démontré, que Marx avait raison d’affirmer qu’à l’échelle globale il n’y avait point de valeur qui ne provienne de la force de travail et de profit qui ne résulte de l’exploitation de cette force. La loi de la valeur est un processus social de réallocation du travail vivant à travers les prix. Cette réallocation peut être décrite par le tableau suivant.

 

 

 

Réallocation de l’équivalent monétaire du travail vivant

sur l’équivalent monétaire du travail global

 

 

Equivalent monétaire

du travail vivant

 

EMTV

(en unités monétaires)

Equivalent

travail vivant

 

ETV

(en unités de travail)

Equivalent monétaire du travail global

 

EMT

(en unités monétaires)

Equivalent

travail global

 

ET

(en unités de travail)

Production

11 = 13

Prix du

produit brut

 

PPB

12 = 14

Quantité globale

de travail

 

T

13 = 11

Prix du

produit brut

 

PPB

14 = 12

Quantité globale

de travail

 

T

Valeur

Ajoutée

Nette

(récupérée)

21

Prix du

produit net

EM d’1 u. TV

 

PPN

22

 

Quantité

de travail vivant

 

1

23 = 11/12 = 13/14

 

EM d’1 u. T

 

 



24 = 21/23

Coefficient de

réallocation

 





Salaires

 

(m = taux

de plus-value)

31 = 21/1+m

 



32 = 31/21

 



33 = 31/24

 



34 = 32.24

 



Profits

41 = 21-31

 

 



42 = 22-32

 

 



43 = 41/24 = 23-33

     = 42.11/12

 



44 = 42.24

 

 



Moyens de production

51 = 11-21

 

 

PPB - PPN

52 = 12-22

 

 

T - 1

53 = 13-23

 

 



54 = 14-24

     = 12.51/11

 



 

Lecture du tableau

1) On fait abstraction pour l’instant des titres des colonnes.

2) On lit la 1ère colonne (cases 11 à 51) comme la décomposition de la production en unités monétaires.

3) La VAN étant créée par le travail vivant, i.e. ici 1 unité de TV, on pose l’ETV de la VAN = 1 (case 22).

4) Salaires et profits sont alors les fractions de cette unité de travail vivant. L’ETV des moyens de production s’obtient par différence avec la quantité globale de travail qui est connue.

5) On nomme les deux premières colonnes EMTV (de la production, de la VAN, etc.) et ETV (de la production, de la VAN, etc.). Les deux dernières colonnes sont de la même façon l’EMT et l’ET (de la production, de la VAN, etc.).

6) Une unité de travail vivant équivaut à PPN alors qu’une unité de travail global équivaut à PPB/T. Le coefficient de réallocation est donc de PPN . T / PPB (case 24).

 

 

Application numérique

 

Soient deux branches capitalistes produisant chacune l’un des deux biens :

                 a : bien matériel

                 b : connaissance

        et se répartissant la quantité totale de travail vivant T.

 

        Le système productif est décrit par le système :

                 1/4 a + 1/6 b + 3/4 T ® 1 a

                 1/2 a + 1/3 b + 1/4 T ® 1 b

 

                                  l = [ 3/4       1/4]

                 p = (1 + r) wl[I - (1 + r) A ]-1

 

                 

                 

 

                 

 

                 

 

                 

 

        Si pa = 1 (c’est-à-dire une unité monétaire),

        et si le taux de salaire de l’unité de travail vivant est w = 0,57 (ou 49/86) unité monétaire, c’est-à-dire qu’il équivaut à 57% de la valeur d’une unité du bien a,

        

        d’où  r = 1/7  et pb = 51/43

 

Autre méthode : par la résolution du système d’équations linéaires :

        (1/4 pa + 1/6 pb + 3/4 w) (1 + r) = pa   (1)

        (1/2 pa + 1/3 pb + 1/4 w) (1 + r) = pb   (2)

 

        (1) : 

        Si pa = 1  et  w = 49/86 = 0,57, 

        (2) : r = 1/7  et  pb = 51/43

 

 

Quels sont les contenus en travail de chaque bien ?

        v = vA + l = l [I – A] –1

        

                        

        

        dét (I – A) = 5/12

        

        

 

        Le bien b incorpore 1/20 (soit 5%) de plus de travail que le bien a. Pourtant la branche b obtient un prix supérieur de 8/43 (soit 18,6%) à celui obtenu par la branche a.

 

 

Décomposition du prix de production

 

Produits

Capital constant

Capital variable

Profits

Valeur ajoutée nette

Production

en prix de production

Bien a

Bien b

 

Total

0,448

0,895

 

1,343

0,427

0,143

 

0,570

0,125

0,148

 

0,273

0,552

0,291

 

0,843

1

1,186

 

2,186

 

 
La réallocation de l’équivalent monétaire du travail vivant
sur l’équivalent monétaire du travail global

 

 

Equivalent

Monétaire du

Travail Vivant

EMTV

(en unités monétaires)

Equivalent-

Travail Vivant

(en unités de

travail)

Equivalent

Monétaire du

Travail global

EMT

(en unités monétaires)

Equivalent-

Travail global

(en unités de

travail)

Production

VAN

 dont Salaires

          Profits

Moy. de prod.

94/43 = 2,186

0,843

49/86 = 0,570

0,273

1,343

53/20 = 2,650

1

0,676

0,324

33/20 = 1,650

94/43 = 2,186

0,825

0,558

0,267

1,361

53/20 = 2,650

1,022

0,691

0,331

1,628

 

 

Le coefficient de réallocation du travail vivant sur le travail global est de 1,022.

 

Le taux de plus-value est de 0,479

 

La composition organique du capital q = somme des compositions par branches pondérées par la part de la masse salariale dans la VAN de chaque branche :



 

        Et on retrouve bien le taux de profit :

        

 

 

2. L’appropriation de la connaissance comme crise du capitalisme

             Pendant que la « nouvelle économie » faisait long feu, certains théoriciens croyaient déceler une nouvelle forme de capitalisme appelé « cognitif ». André Gorz explique dans son dernier livre L’immatériel que la connaissance devient « principale force productive »[11]. Et, dans Empire, Michael Hardt et Antonio Negri proposent une théorisation des transformations du travail entraînées par le passage à une « économie informationnelle » où prédomine le « travail immatériel », défini comme « un travail qui produit un bien non matériel tel que service, produit culturel, connaissance ou communication »[12]. Ces auteurs montrent l’élargissement progressif du travail productif à des catégories de plus en plus larges d’activités soumises à l’emprise du capital. Celui-ci poursuit le processus de socialisation du processus de production et donne son plein sens au concept de « travailleur collectif » de Marx. Et le bouleversement apporté par les nouvelles techniques permet au capitalisme de happer le temps de vie du travailleur, non seulement durant son temps de travail, mais aussi hors de ce dernier. Autrement dit, la subordination du travail au capital franchit une étape supplémentaire puisque la reproduction du capital exige la domination de toute la société.

Cependant, la conclusion que tirent Gorz, Hardt et Negri est-elle justifiée ? Comme le travail deviendrait de plus en plus immatériel, il ne serait plus la source de la valeur et donc du profit que s’approprie le capital. Valeur et profit naîtraient hors de la production, en amont de celle-ci dans le processus d’accumulation de connaissances. Cette thèse est contestable pour plusieurs raisons qui tiennent au glissement opéré au sujet du travail. Primo, la notion de travail immatériel désigne alternativement l’activité et résultat de celle-ci : ce n’est guère cohérent. Secundo, concrètement, tout travail est un geste, un acte, qui est toujours matériel et le fait qu’il soit à prédominance manuelle, intellectuelle ou relationnelle n’y change rien. Tertio, la définition donnée du travail immatériel est d’un piètre secours pour caractériser par exemple le service de coiffure où le produit est immatériel mais le travail est essentiellement manuel, ou bien encore les services aux personnes où le travail est à la fois manuel et relationnel, et surtout le travail des nombreux techniciens de l’informatique dont la dépense d’énergie et le stress sont tout ce qu’il y a de plus matériel en étant pourtant occasionnés par une tâche essentiellement intellectuelle. On pourrait croire que l’expression de « travail immatériel » est un raccourci commode pour désigner le travail dont le produit est immatériel. Il n’en est rien car les différents auteurs sont là-dessus clairs : le travail immatériel se situe selon eux en amont du travail de fabrication proprement dit, lui-même « envoyé à la périphérie du procès de production ou […] carrément externalisé »[13].

             Cette notion de travail immatériel est d’autant plus surprenante chez Hardt et Negri qu’elle revient à nier la catégorie marxienne d’abstraction du travail à laquelle les deux auteurs se réfèrent pourtant, abstraction renforcée selon eux par l’automatisation et l’informatisation[14]. Or Marx avait montré que le marché capitaliste valide par la vente d’une marchandise la fraction du travail social qui y est contenue et fait ainsi abstraction des caractères particuliers des travaux singuliers effectués par les producteurs. Le travail des ouvriers produisant des automobiles n’est donc pas moins rendu abstrait que le travail « informationnel » des techniciens de l’informatique lors de la vente des produits sur le marché. Le travail est donc abstrait non par le caractère technique de la production ou par son degré croissant d’immatérialité mais par son caractère social.

Il y a au moins une continuité sinon une cohérence dans les thèses du capitalisme cognitif et de l’« Empire » : au départ est l’évanescence de la loi de la valeur dont découlent la dilution des rapports sociaux et donc celle des classes ; il ne reste plus qu’à théoriser la « multitude », faite d’un ensemble de singularités, appelée à remplacer la classe ouvrière, qui n’aurait eu de réalité que pendant la phase du capitalisme industriel : «  La classe ouvrière industrielle n’a représenté qu’un moment partiel dans l’histoire du prolétariat et de ses révolutions, au cours de la période où le capital était en mesure de réduire la valeur à la mesure. »[15] Curieusement, Hardt et Negri font comme s’il y avait encore un théoricien marxiste ou sociologue critique qui identifiait aujourd’hui le prolétariat à la seule catégorie des ouvriers : la définition qu’ils donnent du prolétariat est juste mais n’a plus rien d’original[16]. Ils font comme si quelque chose d’autre que la mesure intéressait le capital pour s’accumuler ! Comme si la valeur avait un autre sens pour le capital que celle qui peut se mesurer et l’agrandir ! Hardt et Negri sont victimes de l’ambivalence du terme « valeur » appartenant au registre de l’économie – et donc ici du capital – et aussi à celui de la philosophie, de la politique et de l’éthique quand on parle des « valeurs ». Nous voilà donc au cœur de la théorie du cognitivisme : le temps de travail ne mesure plus la valeur ; mieux, la loi de la valeur s’évanouit. Et nous sommes au cœur de la contradiction de cette théorie : parce que les logiciels ont une valeur qui tend vers zéro, ce qui est l’application stricte de l’esprit et la lettre de la loi de la valeur, la loi de la valeur ne fonctionnerait plus ! Bien au contraire, la logique du capitalisme, en poussant le fonctionnement de la loi de la valeur jusqu’à son point ultime, bute sur une difficulté insurmontable : il n’y a plus de valeur appropriable. A ce point, la valeur disparaît mais point la loi de la valeur, sauf à l’infini quand, alors, elle sera devenue totalement sans objet.

Toute apparence de cohérence se dissipe donc quand les théoriciens du cognitivisme mettent bout à bout la disparition de la loi de la valeur et l’omniprésence du travail.[17] La loi de la valeur disparaîtrait mais tout deviendrait travail et donc création de valeur. Le capitalisme serait en crise mais il aurait devant lui un potentiel de valorisation infini. La valeur ne serait plus mais elle serait partout : « toutes les formes de pauvreté sont devenues productives »[18], écrivent Hardt et Negri. Mais de quoi s’agit-il, de quelle valeur parlent-ils ? Veulent-ils entendre que les chômeurs produisent de la valeur pour le capital ? Ce serait difficile à expliquer dans une file d’attente de l’ANPE. Suggèrent-ils que tout acte de vie valorise le capital ? Notre respiration, nos émotions, nos amours, méditations, réflexions, créatrices de valeur ?[19] Il s’agit de la confusion déjà signalée entre création de valeur et conditions de celle-ci ou bien, dans les termes de Marx, d’une mauvaise appréhension de la relation entre forces productives et rapports sociaux à l’intérieur desquels elles agissent. Là réside sans doute une nouvelle forme de fétichisme.

             La part grandissante prise par l’accumulation de connaissances dans la constitution et la mise en œuvre des forces productives et notamment dans la formation et l’emploi de la force de travail est un fait indéniable. Mais doit-on en tirer la conclusion qu’un détachement se produit entre l’ensemble des connaissances et l’être humain qui les reçoit, les porte, les enrichit et, ce faisant, « s’enrichit » lui-même ? De deux choses l’une : ou bien Gorz, Hardt et Negri élaborent une nouvelle conception du travail social abstrait qui prend en compte l’importance du savoir dans le processus productif capitaliste, et à ce moment-là il n’y a aucune objection de principe à leur opposer ; ou bien ils récusent le concept de travail social abstrait pour le remplacer par le « cognitif », mais il leur faut, pour le récuser, le déformer complètement en le réduisant à du pur travail manuel, aux antipodes de la conception de Marx. Il semble bien que la deuxième option soit celle choisie par eux[20]. Elle a pour inconvénient de fétichiser le savoir en le coupant de la force de travail en dehors de laquelle il ne peut en réalité exister. Qu’est-ce qu’une marchandise qui serait de « la connaissance cristallisée » sans être du travail de haute qualification cristallisé ? Il y a là un mystère ou une contradiction que les théoriciens du cognitivisme ne dépassent pas et ce n’est pas un mince paradoxe de les voir affirmer, et cela à juste titre, que le travailleur « se produit » lui-même.

Les théoriciens du cognitivisme croient peut-être résoudre ce paradoxe en affirmant que le capital cherche à s’approprier les connaissances portées par les travailleurs pour se valoriser. Et Gorz pointe bien la difficulté inhérente à l’appropriation d’un « capital » de connaissances. Il a raison de souligner « la difficulté intrinsèque à faire fonctionner le capital intangible comme un capital, à faire fonctionner le capitalisme dit cognitif comme un capitalisme » ; et d’ajouter : « le capitalisme dit cognitif est la crise du capitalisme »[21]. La socialisation de la production et de la transmission de connaissances entre en contradiction ouverte avec leur appropriation privée. Hardt et Negri tirent une conclusion différente : « Pourtant, alors que nous écrivons ce livre et que le XXe siècle touche à sa fin, le capitalisme est miraculeusement bien portant et son accumulation plus vigoureuse que jamais. »[22] Or, rien n’est moins sûr. Certes, le capital a rétabli les taux de rentabilité devenus défaillants à la fin des années 1960, mais par le biais d’un renforcement du taux d’exploitation de la force de travail sans qu’il soit en mesure de relancer une vague d’accumulation importante : l’évolution du taux de profit et celle du taux d’accumulation divergent nettement dans la phase du capitalisme financiarisé.[23]

Yann Moulier Boutang donne un raccourci saisissant des soi-disant « nouvelles sources de la valeur » : « L’indépendance de la sphère financière a été largement analysée comme un "régime d’accumulation à dominante financière ou patrimoniale". Ainsi, la valeur émerge de la sphère de la circulation monétaire tandis que la sphère de la production industrielle et l’entreprise perdent le monopole de la création de valeur et donc du travail supposé directement productif. »[24] On est bien en présence d’une nouvelle figure de l’illusion de la fécondité du capital. Posons une nouvelle fois la question crûment : si « la valeur émerge de la circulation monétaire », pourquoi les bulles financières finissent-elles toujours par éclater ? Nous avons suggéré ailleurs[25] que la financiarisation du capitalisme pouvait être analysée comme un processus généralisé de captation de la valeur à l’échelle mondiale et non comme un nouveau processus de création de valeur. Or M. Hardt et A. Negri écrivent : « Robert Reich appelle le type de travail immatériel impliqué dans le travail informatique et de communication des "services symbolico-analytiques", tâches qui englobent des activités de "résolution-des-problèmes, identification-des-problèmes, et courtage-stratégique". Ce type de travail revendique la plus haute valeur, et Reich l’identifie ainsi comme la clé de la nouvelle économie mondiale. Il reconnaît toutefois que la croissance de ces emplois de manipulation créatrice symbolique, fondés sur la connaissance, implique une augmentation correspondante des travaux de manipulation symbolique de routine à faible compétence et faible valeur, tels que la saisie de données et le traitement de textes. »[26] Revendiquer une part de la valeur créée collectivement dans le procès de travail ne signifie pas l’avoir créée. Devoir se contenter d’une part plus faible ne signifie pas une plus faible productivité. La reconnaissance sociale de la valeur attribuée à chacun ne correspond en rien et n’a jamais correspondu à la productivité individuelle, notion typiquement puisée dans l’idéologie libérale néo-classique.[27] Ne se laisse-t-on pas abuser par l’idée que les secteurs de l’économie à la pointe de la technique et de la connaissance sont dits « à haute valeur ajoutée » ? Et si, plus prosaïquement, il s’agissait de secteurs « à haute valeur captée » ?

             La part grandissante prise par l’accumulation de connaissances dans la constitution et la mise en œuvre des forces productives et notamment dans la formation et l’emploi de la force de travail est un fait indéniable. Mais doit-on en tirer la conclusion qu’un détachement se produit entre l’ensemble des connaissances et l’être humain qui les reçoit, les porte, les enrichit et, ce faisant, « s’enrichit » lui-même ? C’est dans cette voie que nous entraînent les penseurs du cognitivisme : « A moins de n’être qu’une métaphore, l’expression "économie de la connaissance" signifie des bouleversements fondamentaux du système économique. Elle indique que la connaissance est devenue la principale force productive. Que, par conséquent, les produits de l’activité sociale ne sont plus, principalement, du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. Que la valeur d’échange des marchandises, matérielles ou non, n’est plus déterminée en dernière instance par la quantité de travail social général qu’elles contiennent mais, principalement, par leur contenu de connaissances, d‘informations, d’intelligence générales. C’est cette dernière et non plus le travail social abstrait, mesurable selon un unique étalon, qui devient la principale substance commune à toutes les marchandises. C’est elle qui devient la principale source de valeur et de profit, et donc, selon nombre d’auteurs, la principale forme du travail et du capital. »[28] De deux choses l’une : ou bien A. Gorz élabore une nouvelle conception du travail social abstrait qui prend en compte l’importance du savoir dans le processus productif capitaliste, et à ce moment-là il n’y a aucune objection de principe à lui opposer ; ou bien il récuse le concept de travail social abstrait pour le remplacer par le « cognitif », mais il lui faut, pour le récuser, le déformer complètement en le réduisant à du pur travail manuel, aux antipodes de la conception de Marx. Il semble bien que la deuxième option soit celle choisie par A. Gorz. Elle a pour inconvénient de fétichiser le savoir, c’est-à-dire, en le coupant de la force de travail en dehors de laquelle il ne peut en réalité exister, de le « naturaliser » en quelque sorte. Qu’est-ce qu’une marchandise qui serait de « la connaissance cristallisée » sans être du travail de haute qualification cristallisé ? Il y a là un mystère ou une contradiction que les théoriciens du cognitivisme ne lèvent pas ou ne dépassent pas et ce n’est pas un mince paradoxe de les voir affirmer, et cela à juste titre, que le travailleur « se produit » lui-même.

 

Nous émettons ici la thèse selon laquelle la contradiction nouvelle du capitalisme est de vouloir transformer l’élément principal constituant le travail vivant – la connaissance – en capital à valoriser, c’est-à-dire en une nouvelle forme de travail mort. Deux obstacles au moins se dressent devant cette entreprise. Le premier est le caractère difficilement appropriable de la connaissance en elle-même puisqu’elle naît de l’esprit humain et elle ne peut être ôtée de celui-ci. Seul l’usage de la connaissance est aisément appropriable, et le brevet le frappe alors d’interdit ou le soumet au paiement d’une rente. Hormis le cas où son usage est restreint par un brevet, la connaissance est donc un bien public par excellence, même au sens où le définissent les économistes néo-classiques : il satisfait à la règle de non exclusion (on ne peut exclure personne de son utilisation) et il obéit à la règle de non rivalité (sa consommation par un individu n’empêche pas celle qu’en fait un autre car le coût de la fourniture du bien à une personne supplémentaire est nul).

Le deuxième obstacle à l’appropriation par le capital de la connaissance est le risque que cette appropriation fait courir à la diffusion et à l’extension des connaissances. Plus la connaissance est partagée, plus elle se transmet et grandit. Au contraire, plus elle est concentrée, plus elle risque de s’étioler. La socialisation de la production et de la transmission de connaissances entre donc en contradiction avec leur appropriation privée. Cette contradiction ouvre la crise du capitalisme contemporain qui éprouve de la difficulté à faire fonctionner le savoir comme capital, c’est-à-dire à en faire un objet de profit. Et pourtant il s’y emploie. Et pour cela il ne peut se passer de la force de travail qui « porte » le savoir. On ne peut donc dissocier celui-ci des travailleurs en qui il est emmagasiné. La chance des travailleurs dans leur combat pour un autre monde est que le savoir, c’est capital, mais a du mal à être du capital.[29]

L’évolution des techniques que le capitalisme suscite met celui-ci devant l’obligation de rendre à tout prix (si l’on ose dire) payant ce qui tend à être gratuit : l’échange sur internet de fichiers numériques dont le coût de production et de divulgation est quasi nul en est l’exemple le plus symptomatique. Comme l’explique Pierre-Noël Giraud, « un spectre hante le capitalisme : la gratuité »[30], car, se moquant de la rationalité de l’homo œconomicus, les internautes ne se vendent pas entre eux leurs fichiers mais se les donnent. Nous soutenons l’idée que, s’il en fallait une preuve supplémentaire, ce comportement de don, prenant le pas sur celui vanté par la théorie néo-classique, atteste l’irréductibilité définitive de la valeur d’usage et de la valeur d’échange : la valeur d’échange tend vers zéro alors que la valeur d’usage estimée par chacun des participants à cette nouvelle « donne » est très grande, sans d’ailleurs qu’il soit possible d’en donner une mesure, puisque par définition elle échappe à la quantification.

Tout comme la connaissance, les biens issus des techniques modernes permettant leur numérisation deviennent tendanciellement non exclusifs et non rivaux, et donc potentiellement des biens publics. P.N. Giraud en tire deux conclusions. La première est que le mode d’exploitation privé des œuvres de création qui se situent en amont des biens numériques aboutit à une concentration effrénée des gains par le biais de rentes gigantesques, n’ayant rien à voir avec les coûts de la recherche ni, de façon plus générale, avec les coûts de production. Il s’ensuit que le financement public de la recherche et de la création se révèle plus efficace socialement que son abandon aux mains des intérêts privés. La seconde conclusion tirée par l’auteur renvoie à la thèse de Marx qui voyait dans les rapports sociaux capitalistes, et notamment dans les rapports de propriété, un obstacle au développement des forces productives. En s’arc-boutant sur la défense de la propriété intellectuelle, voire en l’étendant, le capitalisme donnerait raison à Marx. Et P.N. Giraud plaide pour que cette contrainte soit en quelque sorte desserrée, de telle sorte que le capitalisme puisse une nouvelle fois surmonter sa crise et démentir le pronostic de Marx raillé comme toujours. Mais le problème vient du fait que la contradiction à laquelle se heurte le capitalisme n’est pas banale : il s’agit ni plus ni moins du fondement même du rapport social capitaliste, à savoir le droit de propriété. Ou bien le capitalisme laisse échapper ce qui fait déjà et fera encore davantage à l’avenir le cœur des forces productives, la connaissance, et il détruit immédiatement son potentiel d’accumulation, ou bien il se l’approprie et il se condamne à terme à en voir le dépérissement. La contradiction est donc inédite et il est assez mal venu d’ironiser sur les prédictions de Marx. Nul ne sait dans quelle mesure et dans quel sens sera dépassée cette contradiction. Sans doute, l’issue dépendra-t-elle davantage des rapports de forces dans la société que de l’évolution technique proprement dite.

 

 

Le capitalisme est incapable d’offrir à l’humanité un autre projet que la marchandisation infinie et dont les idéologues pressentent peut-être que celle-ci risque de buter sur trois obstacles inédits. D’abord, le progrès technique impulsé par le capitalisme fait se rapprocher bon nombre de productions de la gratuité et plonge dans le désarroi les industries correspondantes qui ameutent la planète entière au sujet du « vol » de choses qui ne coûtent rien. Ensuite, la connaissance, moteur de l’activité humaine à l’avenir, sera plus difficilement appropriable que n’importe quelle matière première. D’autant plus, et c’est le dernier obstacle qui doit faire inquiéter les « maîtres » et leurs penseurs, si les citoyens du monde mondialisé faisaient barrage à cette entreprise.

 

 


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[1] . J.M. Harribey [2003].

[2] . J.M. Harribey [2004-b].

[3] . P. Sraffa [1970].

[4] . Voir P. Salama [1975].

[5] . G. Duménil [1980] ; D. Foley [1982] ; A. Lipietz [1983].

[6] . Sur ces différents thèmes, voir J.M. Harribey [1997-a].

[7] . Pour le détail, voir J.M. Harribey [2003 ; 2004-b].

[8] . A. Corsani [2003, p. 64-65]. Voir aussi P. Dieuaide [2001], A. Gorz [2003].

[9] . P. Sraffa [1970].

[10] . Pour un complément voir J.M. Harribey [2001-c].

[11] . A. Gorz [2003, p. 13].

[12] . M. Hardt, A. Negri [2000, p. 354-355].

[13] . A. Gorz [2003, p. 17].

[14] . M. Hardt, A. Negri [2000, p. 357].

[15] . M. Hardt, A. Negri [2000, p. 83, 315, 483].

[16] . Voir J.M. Harribey [2004-c].

[17] . A lire attentivement, deux options se dessinent. Pour Gorz, la loi de la valeur disparaît. Pour Hardt et Negri, il ne s’agit que d’un problème de mesure : la valeur est partout mais n’est plus mesurable. D’où la divergence sur l’état du capitalisme (crise pour Gorz, dynamique pour Hardt et Negri).

[18] . M. Hardt, A. Negri, [2000, p. 204].

[19] . On peut comprendre alors que beaucoup de théoriciens du capitalisme cognitif soient en même temps des partisans d’un revenu d’existence (à la place du plein emploi) qu’ils justifient par ces « nouvelles sources de la valeur ». Si chaque individu a droit de vivre décemment grâce à un revenu garanti, quels que soient les aléas de son existence, ce n’est pas au nom de cette justification économique peu convaincante mais au nom d’une exigence de philosophie politique.

[20] . Voir par exemple A. Gorz [2003, p. 33].

[21] . A. Gorz [2003, p. 55 et 47].

[22] . M. Hardt, A. Negri [2000, p. 330].

[23] . Voir G. Duménil, D. Lévy [2003].

[24] . Y. Moulier Boutang [2003, p. 308 ; 2001, p. 23].

[25] . J.M. Harribey [2001-b].

[26] . M. Hardt, A. Negri [2000, p. 356, souligné par nous].

[27] . Pour un complément, voir J.M. Harribey [1997-b].

[28] . A. Gorz [2003, p. 33].

[29] . Voir J.M. Harribey [2004-a].

[30] . P.N. Giraud [2004].