LA GENÈSE DU LIBÉRALISME LIBERTAIRE

Michel Clouscard professeur émérite de sociologie à l’Université de Poitiers

 


1/ La production de série et la consommation de masse

 

Quelle est la plus réussie, la plus accomplie des contre-révolutions libérales ? C’est celle qui se proclame anti-réactionnaire et même progressiste. Des Trente Glorieuses aux Trente Honteuses elle s’est déployée en sa perfection. Les héritiers de Mai 68 peuvent même aller jusqu'à désigner « les nouveaux réactionnaires ». Pour révéler la stratégie de ce libéralisme libertaire, il faut reconstituer les trois composantes essentielles de la modernité.

 

Alors que le réactionnaire veut revenir en arrière, restaurer, le libéral va de l'avant pour réaliser plus vite que le progressiste ce que celui-ci a rêvé. Avec, en prime, la plus ­value ! Alors que les deux processus – libéral et social – sont, en termes de logique en relation inversement proportionnelle, la propagande publicitaire et médiatique a pu associer la promotion du libéralisme et le développement progressiste, imposer la confusion des contraires, pour en venir à leur identification. C'est l'histoire du diable qui se fait bon diable et qui passe son temps à expliquer qu'il n'existe pas.

 

Cette contre-révolution libérale, depuis Mai 68, se camoufle en son contraire, contre-révolution en douce, en lapsus, révolution du contresens et du malentendu. Cette confusion est possible car elle ne fait qu'exprimer le principe même du libéralisme, ce qui fait sa stratégie, son histoire : prendre de vitesse le socialisme en réalisant ses deux projets fondamentaux (plus-value et double profit à la clef). Il va accomplir en le dévoyant ce que le socialisme a rêvé. Il reprend ses deux projets pour les récupérer, les manipuler, pour couper l'herbe sous les pieds du progressisme.

 

Avant tout le socialisme doit et veut créer l'économie de subsistance, se garantir de la famine et de la disette, libérer l'humain du besoin élémentaire, assurer le minimum vital. Alors, libérer l'humanité des contraintes religieuses, morales, de l'aliénation et de la servitude.

 

Enorme paradoxe : le projet du socialisme est accompli par l'impérialisme américain lui-même ! Autre énorme paradoxe : la libération se fera libéralisation. Nous désignerons celle-ci selon cette métaphore provisoire : marché du désir.

 

A la Libération, l'URSS est en proie à la famine et la France aux « restrictions ». Le libéralisme va se glisser dans la reconstruction, le re-faire la France pour en venir – ruse et ironie de l'histoire ! – au minimum vital du socialisme : l'économie de subsistance, garantie par la production de série et la consommation de masse. En 2004, on peut apprécier toute la portée de cette «  avancée » sociale, puisque des continents entiers sont encore en proie à la famine, alors qu’un certain écologisme voudrait empêcher le recours à  des denrées de survie, les OGM pouvant jouer le rôle des médicaments génériques.

 

Cette « avancée sociale » est, bien sûr, la plus grande exploitation possible du travailleur (taylorisme, fordisme, flexibilité, etc.). Mais c'est aussi la révolution technologique la plus décisive dans l'histoire de l'humanité. Le capitalisme se fonde sur le progrès technologique. L'accumulation primitive lui donne l'élan qui lui permet de prendre de vitesse, dès le départ, le socialisme. L'impérialisme américain va s'articuler sur le processus de reconstruction de la nation, à partir du plan Marshall. Ce qui était embryonnaire avant la guerre deviendra «la société de consommation ».

 

2/ Le libéralisme libertaire écarte la France réactionnaire et la Vieille France

 

En Mai 68, un psychodrame s'est joué au sommet de l'État. Il a révélé – à l'évidence – le jeu et les enjeux de l'histoire. On peut traduire cette situation selon une mise en scène freudienne... et marxiste (par allusion à « La Sainte Famille » de Karl Marx). On aura : le Père Sévère, l'Oncle Débonnaire et l'Enfant Terrible : de Gaulle, Pompidou, Cohn-Bendit. En termes politiques, cela donne : le réactionnaire, le libéral, le libertaire. Ce sont les trois figures du pouvoir de la bourgeoisie de la modernité, les protagonistes d'un jeu de société inédit.

 

Le réactionnaire est au commencement : il est la France du patrimoine, de l'avoir, de l'accumulation, originel bailleur de fond, combien nécessaire pour lancer le jeu libéral qui va le mettre hors jeu. A chaque progrès de l'histoire, il a pris les mesures conservatoires de l'acquis : de la rente du sol à la rente (d'État), c’est la famille qui est dépositaire du capital.

 

Le tandem libéral-libertaire le boute en marge de l'histoire. L'association objective de Pompidou et de Cohn-Bendit entraîne le départ de De Gaulle ; l'exil à Colombey. Ce sont les nouveaux rapports de force des trois pouvoirs : la mise hors jeu du réactionnaire par le libéralisme libertaire.

 

Quel est le plus réactionnaire ? De Gaulle ou Marcuse ? Le freudo-marxisme n’est pas un épiphénomène, il est le fondement même du libéralisme libertaire. L'accession au mode de production de l'économie de subsistance – production de série et consommation de masse – comme progrès technologique qui entraîne un progrès social décisif, est totalement ignorée et même détournée.

 

Le freudo-marxisme jette le bébé avec l'eau du bain. Il est vrai que ce mode de production est une radicale exploitation du travailleur (fordisme, taylorisme, flexibilité), et qu'il signifie le commencement du déferlement de l'impérialisme américain – plan Marshall. Mais ce n'est là que le détournement capitaliste de la production de série et de la consommation de masse, le seul moyen de se battre contre la faim dans le monde, le principe même du socialisme.

 

Le refus de ce progrès n'est autre que la ratification de la situation géopolitique issue de Yalta et de l'impérialisme américain. L'écologie, en toute bonne foi, servira d'argument massue à cette idéologie moderniste. Oui à la révolution verte, non à la production de série et à la consommation de masse. Pas d'infrastructure qui pollue et refus du transgénisme : famine garantie.

 

Le freudo-marxisme à la Marcuse va passer de la négation du principe socialiste à la promotion de la contre-­révolution libertaire. Il sera le discours de la liquidation des acquis de la révolution sociale (du Front Populaire et de la Résistance). Cette opération de la contre-révolution libérale est particulièrement perverse. Elle consiste à liquider les deux principes complémentaires qui ont fait la France issue de la Révolution Française. D'une part la morale bourgeoise de la rareté de la marchandise, faire de nécessité vertu, économiser pour survivre et pour réinvestir. Et d'autre part, l'éthique de la praxis, qui est le contraire d'une morale du travail, mais qui est immanente au procès de production, à l'acte de créer. De cette éthique naît le principe socialiste : le droit de consommer ce que l'on a produit.

 

C'est l'alliance de ces deux France qui a fait l'exception française, le Front Populaire et la Résistance, le réalisme poétique du peuple, l'âme du monde, le sublime du film « Le jour se lève ».

 

Cette alliance est valable plus que jamais. Elle est le soubassement du peuple de France, celui qui est antipopuliste. Elle autorise le Travailleur Collectif de la modernité. Elle est actuellement vécue par le couple ouvrier-employée qui est l'opposé du système promotionnel des nouvelles couches moyennes.

 

La priorité, donc, de la contre-révolution libérale, est de liquider cette avant-garde : la Vieille France. C'est à ce niveau qu'il faut faire intervenir le second principe de la contre-révolution : reprendre le projet socialiste de libérer l'humanité des interdits religieux et moraux, de l'aliénation et de la servitude. Cette libération se fera libéralisation.

 

Ici, on ne fera que rappeler les deux propositions fondamentales du gauchisme (à la Marcuse). Le prolétariat se serait vendu au système pour un plat de lentilles : la participation à la société de consommation. Pour consommer, il aurait abandonné son messianisme politique. N'insistons pas sur ce thème, ses variantes sont infinies. Ne résisterait encore à ce processus d'intégration qu'une élite intellectuelle qui, à l'aide des maîtres du soupçon – Nietzsche, Freud – opposerait l'authenticité du désir à la mercantilisation généralisée. La réponse à cette idéologie du désir n'est autre que ce constat élémentaire : si la classe ouvrière accède aux biens de subsistance, elle ne fait que subsister, elle ne consomme pas ! Elle accède aux biens nécessaires et suffisants mais non à la consommation du surplus. Elle subsiste et utilise. Elle ne fait qu’accéder aux équipements collectifs et des ménages, grâce aux lois sociales. Est-ce que l'on consomme un frigo ? Non, mais ce qu'il y a dedans.

 

L'usage des équipements n'est que manipulation fonctionnelle et au mieux accès au confort. Ni au libidinal, ni au luxueux. Pour Marcuse, il n'y aurait de classe ouvrière que misérabiliste.

 

3/ Les marchandises clandestines et vénéneuses

 

La consommation transgressive se constitue selon les lois du marché. Le marché du désir est bien plus que la conquête du marché. Il crée les conditions d'existence de son propre marché. Le produit à consommer ? Il échappe totalement à l'économie politique des économistes anglais. Le marxisme lui-même n'a défini que le procès de production, le travail, ignorant toute une économie clandestine et marginale.

 

On peut désigner les tentations, concupiscences, qui se développent en marchandises clandestines d'un ténébreux marché. Les produits à consommer : l'alcool, la drogue, le sexe, le jeu. Cette nomenclature n'est pas limitative. Elle est déjà un tri. On peut se demander, par exemple, si « la violence » n'est pas devenue, elle aussi, une consommation ludique

 

Les Fleurs du Mal vont devenir les quatre ou cinq vénéneuses marchandises clandestines qui servent de fond de commerce au libéralisme libertaire. Comment se fait-il que ces fondamentales marchandises ne soient pas reconnues comme telles en un ensemble synthétique, alors qu'elles sont devenues l'essentielle caractéristique de « la modernité ». C'est dire l'impuissance conceptuelle du prétendu « intellectuel de gauche » qui ne perçoit que des lambeaux, des fragments de ce marché du désir. Il n'y a pas d'économie politique élaborée de la marchandise clandestine, illicite, souterraine, des quatre vecteurs de la consommation transgressive.

 

4/ La redistribution d'une part du profit comme pouvoir d'achat du désir (la « politique des revenus »)

 

Les vénéneuses marchandises clandestines sont donc le produit à vendre. Quelles sont les cibles – qui auront même le pouvoir de prescrire – de ce marché ? Les femmes et les jeunes. Quel est le moyen de financement ? Le pouvoir d'achat des nouvelles couches moyennes. Qui fait la propagande publicitaire ? L'imprécateur thuriféraire. Selon quelle stratégie ? L'initiation mondaine à la civilisation capitaliste permet aux vénéneuses marchandises d'imposer un consumérisme qui doit miner les valeurs de l'éducation nationale. Le Capitalisme de la séduction paru en 1981 explicite ce conditionnement. Cette mercantilisation permet de proposer le tableau de la hiérarchie sociale selon le désir. On aura l'ensemble besoin-désir constitutif de la société de classes. On peut le proposer selon cette classification et hiérarchisation de la société dite de consommation :


 

Ordre de la survie

travailleur étranger

sous-prolétariat

Maghrébin, etc.

→ économie de survie

Ordre du besoin

classe ouvrière

couple ouvrier-employée

→ économie de subsistance (biens d'équipement collectif et des ménages)

Marché du désir

nouvelles couches moyennes

→ hiérarchie du management et de l'animation

→ consommation transgressive

Marché du luxe

nouveaux riches de la mondialisation

→ jet-society

→ luxe

 


Mai 68 marque le passage de la culture petite bourgeoise à la culture des nouvelles couches moyennes. Ce qui caractérise celles-ci, c'est qu'elles n'ont pas de statut de classe alors qu'elles se font pouvoir hégémonique. On ne peut parler de classe moyenne, mais d'accumulation de couches qui, aussi différenciées et hiérarchisées qu'elles soient, restent moyennes, c'est-à-dire entre deux classes sociales. C'est, qu'en termes économiques, il ne peut y avoir que deux classes sociales. Celle qui possède les moyens de production et celle qui apporte la force productive matérielle directe.

 

Les nouvelles couches moyennes vont constituer un ordre – et non une classe –, celui des services, du tertiaire, du quaternaire. Cet ordre n'est autre que l'extension maximale des services. Ceux-ci, jusqu'aux Trente Glorieuses, étaient essentiellement constitués selon les surplus de la bourgeoisie de l'avoir. Alors, le développement de ces services n’était encore qu’embryonnaire et s’intégrait directement au jeu du « classe contre classe ».

 

Le nouvel ordre, médiateur, lui, est constitué d'apports de la hiérarchie bourgeoise, mais aussi d’une certaine promotion de la classe ouvrière. La partie supérieure de ces couches moyennes est une dérive de la bourgeoisie, la partie inférieure, une dérive de la classe ouvrière. La contradiction interne (de la bourgeoisie), qui joue encore, est totalement surdéterminée par cette double constitution des nouvelles couches moyennes. C'est maintenant la société globale qui est concernée selon deux ruptures, symétriques, avec les classes sociales originelles.

 

Ces deux apports de population, combien hétérogènes au départ, vont s'homogénéiser en tant qu'ordre, selon leur commune vocation de médiation, de service, selon le nouveau mode fonctionnel et relationnel, selon un commun mode de vie.

 

Cette opération culturelle peut être interprétée comme l'essentielle stratégie du libéralisme. C'est que cette commune participation, construction de l'ordre nouveau en sa base et en sa hiérarchie, est la négation des valeurs originelles, celles de la bourgeoisie de l'avoir et celles de la classe ouvrière. Toute affirmation est une négation : c'est le même mouvement, de participer à l'ordre nouveau et de nier les valeurs originelles. Il se trouve que cette négation n'est autre que la négation de l'éthique de la praxis et de la morale bourgeoise ! C'est une totale « révolution culturelle », mais à l'envers.

 

L'éthique n'est autre que la situation objective d'une classe sociale pour qui la nécessité est vertu, c’est le cas de la classe ouvrière. Cette classe est doublement éthique, par la production et par la consommation. Par la production, elle apporte les biens de consommation aux autres, à la bourgeoisie. Pour ce qui est de sa consommation, elle est réduite aux biens de subsistance et d'équipement ménager. L'ouvrier n'existe que par sa classe sociale, cette relation de la production et de la consommation : Production > Consommation. Formulation formelle, a priori, à laquelle le progressisme doit donner un contenu.

 

Tout au contraire, la morale bourgeoise est liberté, mais liberté de classe. Elle échappe à la nécessité de l'ordre éthique. Elle peut même la nier. C’est qu’elle a le pouvoir de choisir, elle. Sa morale sera faite de deux systèmes opposés, l’expression du pouvoir de classe, soit le stoïcisme soit l’épicurisme, soit le sacrifice soit la jouissance, vertu ou vice. Le bourgeois a le pouvoir de choisir une existence contradictoire. « Alternance et syncrétisme » disait déjà Montherlant. Le bourgeois cultivé peut rester « disponible » ou bien « s’engager ». C’est la relation de Gide et de Sartre. Les deux peuvent être juxtaposés ou même confondus. Cette culture de classe avec un certain Onfray en est arrivée à  son extrême confusion.

 

A l'opposé, la classe ouvrière est la classe sociale condamnée à identifier niveau de vie et genre de vie. Il n'y a pas de marge, donc de choix. La classe bourgeoise, au contraire, peut accéder à la contradiction du niveau de vie et du genre de vie et même à la contradiction des genres de vie. Elle possède cette liberté : la dualité de complémentarité.

 

Les nouvelles couches moyennes, en leur généalogie, sont donc constitutivement, la négation, le refus, l'abolition de l'éthique de la praxis et de la morale de l’avoir. Elles ne sont plus concernées par la nécessité du réinvestissement productif et sont totalement disponibles à la manipulation de la stratégie politique et marchande du libéralisme libertaire. C'est la liberté du libéralisme, c'est la société du salariat généralisé qui permet d'accéder aux moyens de la jouissance et de ne plus réinvestir tout le profit dans l'équipement productif, mais d'en extraire une part dévolue à la jouissance Il y aura toute une redistribution du profit.

 

Deux systèmes de métiers vont se constituer selon l'encadrement du travail – management – et selon l'encadrement du loisir – l'animation ; ce sont deux systèmes hiérarchisés. C'est sous ce double contrôle que se développent les métiers qui ne sont pas de production matérielle directe, mais qui sont nécessaires aux métiers de la production industrielle : ingénieurs, techniciens, chercheurs.

Une part du profit national sera réinvestie comme salaire des métiers d'encadrement du travail (ingénieurs, technicien, cadres). Mais tout cela dans une ambiguïté généralisée : tout un immense corps de métiers va proliférer, contradictoire, car constitué à la fois de travail productif et de service coercitif. Le cadre est à la fois valeur autoritaire et forte valeur ajoutée. Le pouvoir politique disparaît comme métier spécifique dans la mesure où il se fait immanent au procès de production et au procès de consommation.

 

Ce surplus salarial apparaît d’une manière décisive lorsque, d'une part, les biens d'équipement collectifs et des ménages sont acquis – comme confort – et que d'autre part, on n'a plus à réinvestir dans l'équipement productif. C'est dire la situation privilégiée de ce salarié, sa disponibilité aux conduites de consommation transgressive. Tout semble se passer comme si les forces productives et les moyens de production n'étaient plus que les services des nouvelles couches moyennes, les services des services (tertiaires et quaternaires) ! C'est un fabuleux renversement des rôles, une prise de pouvoir.

 

Il est évident que plus l'on monte dans la hiérarchie, plus le potentiel de jouissance s'accroît. Mais cette jouissance est aussi prévue en sens inverse, plus on descend dans la hiérarchie. C'est la jouissance symbolique de la consommation transgressive. L'accession aux produits du marché du désir est alors très réduite. A la place des objets (les marques) et services, on consomme de la symbolique, des signes, des attitudes, des paroles. Ce modèle est alors valable, aussi, pour les jeunes des cités de banlieues. Les bandes consomment de la transgression. Quel jeu de dupes !

 

5/ L'accession du capitalisme au double profit. La pathologie de l'auto-exploitation

 

Avec le marché du désir, le capitalisme accède à un nouveau système de profit et ouvre un second front, un second marché, souterrain, illicite, clandestin. Il serait peut­être temps que nos intellectuels de gauche s'en rendent compte et « fassent quelque chose ». Le capitalisme a créé la clientèle de ce marché : la société civile décomposée, en mosaïque, de bric et de broc, qui fait de l'État un État croupion, lequel ne fait qu'assurer le minima de gestion bureaucratique et technocratique.

 

Il y a deux sortes de profit. Sur le travail (la plus-value) et sur la marchandise (le bénéfice). Il faut réunir en un ensemble synthétique ces deux profits, selon le procès de production et selon le procès de consommation. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, le libéralisme en était resté (si l'on peut dire) à l'exploitation « intensive » du premier genre. La société traditionnelle devait satisfaire le nécessaire avant le superflu. Avant les biens et les conduites du désir, elle ne pouvait que se consacrer aux besoins élémentaires.

 

Le marché du désir, de l'interdit, du nocturne a métamorphosé le marché officiel, licite, juridique, selon trois déterminations capitales :

- en lui adjoignant tout un nouveau système de profit ;

- en lui servant de vitrine publicitaire, de promotion de vente (libéralisation sexuelle, Hollywood, Coca Cola) ;  

- en lui injectant clandestinement d'énormes capitaux (blanchiment de l'argent).

 

On pourrait même en conclure que ce marché du désir a sauvé le capitalisme en crise. Du coup, le fascisme national­-socialiste des années folles doit être reconsidéré. Il n’y aura plus que des populismes. Celui du poujadisme, le petit boutiquier qui perd ses privilèges corporatifs. Celui du petit blanc support de l’O.A.S. qui perd ses privilèges coloniaux. Celui du petit prince du populisme estudiantin (Cohn-Bendit) qui perd ses privilèges culturels. Celui des parvenus de l’animation et du management, nouvel encadrement de la société dite de consommation, qui veulent conserver et garantir les privilèges acquis.

 

Du temps de la lutte classe contre classe, c'est le dispositif de la dualité antagoniste de la production et de la consommation qui joue. Le marché du désir n'intervient pas en tant que tel. Tout au contraire, le libéralisme libertaire sera l’accomplissement de ce système selon trois déterminations :

- développement des deux marchés, le marché traditionnel et le marché du désir ;

- développement d'une double exploitation, celle du terrorisme économique et celle de la permissivité des mœurs ;

- développement d'une double économie, celle du diurne et du nocturne, du licite et de l'interdit.

Le libéralisme invente ainsi un double système du profit.